Chapitre 13
Adossé contre la portière gauche de sa voiture, Will fixait l’horloge de la gare d’un air absent. Les mains dans les poches, il attendait que Branco réapparaisse avec sa chère et tendre Maria. Il avait préféré les laisser seuls pour leurs retrouvailles. Joyeuses fêtes en perspective. Branco s’y était pris au dernier moment pour acheter la dinde toute préparée par le traiteur accompagnée des pommes de terre et avait couru dans toute la ville pour lui trouver un cadeau. Complètement fou… Dans une ville qui respirait à peine, l’excentricité de Branco lui avait donné la chair à poule. Et une magie des fêtes qu’il ne connaissait plus trop. Quelque part, ça l’angoissait et il préférait retourner dans son studio, vivre sa vie, avec un bon livre et une musique quelconque.
Quelques minutes plus tard, une jolie brune s’agrippait, comme les lierres sauvages sur les murs d’une maison, au bras d’un homme à peine plus grand qu’elle avec les mêmes yeux et la même lueur de défi. Pourtant, arrivé face à Will, qui constata avec soulagement qu’il était plus grand qu’elle, elle lui adressa un sourire empreint de politesse avant de lui faire la bise quatre fois. Enfin, plus que des bisous, ça ressemblait plus à des coups de tête, Will se massa la mâchoire. Ils s’engouffrèrent tous les trois dans la voiture. Le chauffage était à fond.
Leur relation n’avait pas changé. Coucher ensemble, ça ne revenait pas à signer un contrat. S’il avait pu se poser des questions quelques secondes après, il avait bien vite chassé ses doutes de sa tête. Partager une nuit avec Branco avait été différent de ses passes habituelles car il ne fréquentait pas les gens : il connaissait à peine leurs noms ou alors c’était pour les besoins d’une mission. Il ne s’embarrassait pas de scrupules moraux, son père avait chassé tout respect qu’il avait pour lui-même pour cet aspect-là.
Ils avaient simplement passé un bon moment et ça ne changeait en rien la nature de leur relation. Petit à petit, ils s’apprivoisaient, apprenaient à se connaître, anticipaient les réactions, et jaugeaient mieux du caractère obstiné de chacun. Branco était un gros nounours mal léché : sous son caractère désagréable et solitaire se cachait quelqu’un de compréhensif qui ne se laissait pas abattre. Will, pour autant qu’il le sût, était plus froid, il gardait ses réflexions et ses émotions alors que Branco avait facilement la main sur la gâchette, la voix assez grave pour être entendue à des kilomètres à la ronde ou lâchait des grenades sur tout ce qui bougeait. Will décochait un bon coup du tranchant de la main sur la nuque de la victime pour la réduire au silence. Il se répugnait toujours à tuer les gens. Appartenir à une organisation secrète ne lui donnait pas le droit de vie ou de mort sur chacun.
Qui était-il pour le juger ? Dieu ? Il n’y croyait pas. Il ne se croyait pas non plus meilleur que les bandits qu’il traquait. Il n’agissait pas pour une cause humanitaire. Il pourrait sauver des gens en Afrique, affronter toutes les maladies, la misère du monde et soutenir les pauvres, il avait décidé de déverser sa propre misère de manière égoïste. Changer d’air lui aurait probablement fait du bien.
- Tu connais un bon resto dans la ville ?
- Ouais. Mais faut rester en voiture, ça fait une trotte à pied.
Will changea de direction, et braqua complètement à gauche pour reprendre au dernier moment le boulevard du 6 juin. A partir de là, si sa mémoire ne lui faisait pas défaut, c’était tout droit. Pas compliqué à retenir. Situé en plein cœur de Caen, légèrement excentré dans le nord-ouest, le restaurant offrait une qualité exceptionnelle des plats pour un menu relativement accessible. Disons que pour un jour de noël, c’était plus adapté qu’un bistrot. Il espérait seulement qu’il restait de la place.
Ils furent accueillis comme reine et rois.
- Excellent pour une soirée romantique, glissa discrètement Branco. C’est quoi, ce resto ?
- A contre-sens. Je me suis dit que ça nous correspondait bien, appuya Will, d’un sourire narquois.
- C’est bientôt fini, ces messes-basses ? Les réprimanda Maria.
- Oui, m’dame, bien, m’dame, se moqua Branco. Ce soir, je te croque, rajouta-t-il.
- Laisse mes oreilles tranquilles.
Ils flânèrent dans le centre-ville tout le reste de l’après-midi. Maria aurait bien voulu cocooner sur le canapé mais Kitty était bien plus joyeuse à gambader sur les trottoirs déserts et les garçons profitaient de l’air frais.
- Arrêt de jouer tes mémères un peu, réprimanda Branco.
- Je rentre de deux semaines de beuverie.
- Ouah, ouah.
- Qu’est-ce que tu me fais, là ?
- Tu aboies comme un bon toutou qui suit ses maîtres.
- Je vois pas le rapport.
- Hey, les Santana, vos disputes, j’en ai rien à foutre, alors mettez-là en veilleuse.
- Petits cons, cracha Maria en prenant ses distances.
- J’adore ta sœur : aussi adorable que toi.
- Ne me rabaisse pas à son niveau, s’il te plait. J’ai quand même un peu plus de valeur.
- Elle fume ?
- Ouais.
- Bah non alors, je vois pas.
- Crétin.
Le coffre chargé de sacs d’objets divers et parfois non identifiés, ils regagnèrent leur logis en début de soirée après avoir écumé la cinquantaine de commerces du marché de noël de la ville. Will était mort de rire de la mine défaite de Branco qui était tombé sur la patinoire. Ils avaient fait la queue pendant une heure pour y accéder et Branco n’avait pas mis un pied sur la glace qu’il avait dérapé et chuté lourdement sur le sol. Comme Maria avait trouvé ça débile et inintéressant, elle avait continué à flâner dans les échoppes, elle n’avait donc rien vu. En plus, elle avait dû se garder la chienne qui l’aimait encore moins que Branco. C’était dire !
Le fait de devoir partager ce secret rendait Will encore plus euphorique. Pour autant, il avait bien eu droit à sa gamelle mais rien de mémorable, Branco avait eu le malheur de tomber des le départ et d’avoir insisté comme un gosse pour la patinoire.
- Vieux blaireaux, avait râlé Maria.
- Je sens que je vais bien m’amuser avec ta sœur.
- C’est ça, comme si t’en avais pas eu assez avec moi.
- Ah non, mais je vais me faire un plaisir de la réduire en bouillie vivante. J’ai enfin trouvé un exutoire à ma misère actuelle : un deuxième Santana.
- T’as pas honte de t’en prendre à plus faible que toi ? S’offusqua Branco.
- Genre, tu vas la défendre ! Elle s’accroche à ton bras comme une sangsue quand elle a besoin de sous et elle fait la gueule dès que le portefeuille s’éloigne d’un mètre.
- Bien sûr que non. Je vais même la descendre plutôt deux fois qu’une.
- C’est réjouissant, vos noëls en famille.
- Ah, les Santana, c’est tout un art de vivre.
- Ça, malheureusement, je commence à bien le connaitre.
Branco laissa Maria ouvrir la porte pour rester un peu seul avec Will.
- Ose affirmer que t’as passé une mauvaise journée ?! Le provoqua-t-il, en le plaquant contre le mur.
Will chercha à fuir son regard mais Branco lui maintint le menton pour l’embrasser. Alors Will s’y agrippa et approfondit le baiser qui annonçait la chaleur de leurs prochains ébats nocturnes. Ils oublièrent complètement le froid glacial et leur sexe déjà dressé réclamait leur dû sans attendre. Will passa discrètement une main derrière lui pour ouvrir la porte et se faufiler à l’intérieur. Branco fut légèrement déséquilibré mais accueillit, bon joueur, le sourire de Will, en tirant la langue, surtout avec la dernière allusion de Will. En dix mots, il a réussi à le surexcité avant de la lui retirer d’un petit sobriquet:
- T’as intérêt à assurer aussi bien au lit, mon petit poulet…
- Toi !
Will mit la dinde au four sous la truffe intéressée des bestioles. L’odeur appétissante de la volaille mettait leurs estomacs à la torture, ils se jetaient sur les petits gâteaux apéritifs et fours au foie gras dont Will raffolait. Le champagne coulait à flots, ce qui réjouissait Maria qui pouvait malgré tout faire preuve d’humour et raconter des anecdotes très intéressantes sur Branco.
Dire qu’à la base, les agents de l’organisation n’étaient pas censés se rencontrer, il passait Noël avec l’un des pires d’entre eux. A quoi ressemblaient les autres agents ? Aussi cinglés qu’eux ? Quoique Will ne se considérait pas non plus quelqu’un de détraqué et de publiquement dangereux. Pourquoi avait-il hérité d’un pareil énergumène ?
Il imagina une seconde à quoi pouvaient ressembler les autres agents. A vingt-quatre ans, de ce qu’il avait compris, il était le plus jeune d’entre eux. Il pouvait aussi compter le médecin qui l’avait soigné. Il ne savait rien de lui si ce n’est qu’il avait plutôt la cinquantaine, une bonne bedaine et des cheveux grisonnants. Tout ce qui remontait à cette soirée était encore flou, il ne se rappelait pas mieux de son physique. Après lui avoir ôté la balle, il n’avait pas donné signe de vie et n’était pas passé chez lui pour s’assurer qu’il avait récupéré.
Etaient-ils seulement tous sur Paris ? Peut-être Branco et lui avaient-ils été amené à faire équipe parce qu’ils étaient les deux uniques agents sur la capitale ? ça se trouve, les agents étaient toujours par deux, histoire d’assurer les arrières. Si on en place une équipe dans Marseille, Lyon, Bordeaux, Brest, Lille, on arrive à une dizaine. Bon, ce n’était surement pas aussi strict et déséquilibré. Puis, ce serait trop altruiste. Certes, ils tiennent à leurs agents mais de là à les materner….
- Will ? Claqua la lange de Branco. Tu nous fais un malaise à cause du champagne ?
- Ah, ah, le petit bébé « Dédé » est ivre ?
- Tu peux parler, toi ! T’en es à combien de verres ? Répliqua Branco.
- Je crois que tu serais déjà raide morte que je serais à peine saoul. J’ai une longue expérience de la dépravation, répliqua Will, piqué au vif.
- A la tienne, camarade ! S’exclama Maria en trinquant. Will but son verre cul sec sous le regard désespéré de Branco. Pas aussi cinglé que lui, hein ? Il se faisait quand même avoir par une fille de vingt-deux ans.
Résultat, à minuit, ils étaient tous les deux en train de chanter « Petit papa noël ».
- Allez-vous coucher les mômes.
- Oui, papaaaaa ! Brailla Maria.
- C’est ça, ta technique, pour te débarrasser d’elle ?
- T’y as pas été de main morte, faut dire.
- Contre moi, elle avait aucune chance.
- Il va falloir que je rétablisse l’honneur des Santana.
- En baisant mon cul ? Fit Will, dans la vulgarité.
- Ça commence par ça.
Un bruit sourd résonna jusqu’au rez-de-chaussée. Les garçons montèrent pour trouver Maria qui s’était pris la tête contre la porte fermée. Branco la ramassa comme un sac poubelle. Il l’allongea cependant avec un regard de tendresse. Il la changea en trouant un pyjama bien chaud dans sa valise et rabattit la couverture avant de poser un bisou sur son front. Elle avait suffisamment bu pour ne rien capter de ce qui se passait au même étage.
Dans leur chambre à coucher, l’atmosphère fut beaucoup moins convenable. Will était déjà allongé sur le lit, complètement nu, en train de se caresser. Branco le rejoignit immédiatement, dégrafa son jean et enfonça son sexe dans sa bouche. Oh oui, il aimait quand Will le prenait en bouche, l’avalant tout entier, léchant les parois de son sexe, le caressant parfois de la peau de ses joues en fermant les yeux. Maintenant que le feu vert était donné, il entendait bien en profiter tous les soirs. Dire que si Will n’avait pas été blessé dès le départ, ils auraient pu en profiter beaucoup plus. Will caressait le corps de Branco, le touchait avidement pour le faire sien une nouvelle nuit. Branco travaillait déjà son orifice de ses doigts experts et fins qui se frayaient un délicieux passage.
Quand il éjacula, il allongea Will sur le dos et lui passa les bras au-dessus de la tête. Will voulut attraper sa nuque pour l’embrasser mais il le maintint vulnérable et se pencha de lui-même pour coller ses lèvres aux siennes.
- Arrête de prendre tes fantasmes pour la réalité, je ne serai jamais complètement soumis, rétorqua Will.
- Pour l’instant, on dirait pas.
Will se rebiqua mais mal positionné, il n’était pas solide sur ses appuis et n’arrivait pas à se défaire de la prise vicieuse de Branco.
- Tsss, embrasse-moi alors.
- Oh non, tu m’auras pas à ce jeu-là.
- Je vois pas de quoi tu parles, répliqua Will, innocent.
- Moi si, c’est ce qui compte. Je connais bien tes petites entourloupes, maintenant.
Dans l’action du moment, il releva les jambes de Will pour planter son sexe dans sa cavité, tel un coup de poignard dans le dos.
- Salaud, gémit Will. Je t’ai déjà dit que je n’étais pas partisan du sado.
- Non mais tu m’as aussi dit que tu n’étais pas en sucre.
Will subit les coups de reins de Branco dans toute sa violence et son excitation. Ce fut long mais le plaisir l’irradia petit à petit, surtout quand Branco avala son sexe tout en continuant à pousser sur les reins. Les muscles tirés à l’extrême, il fallait lui reconnaître qu’il attendait Will avant de jouir. Il relâcha son sexe pour pousser plus fort, pour des claquements plus vigoureux. Quand Will relâcha la tête en arrière en lâchant sa semence, Branco éjacula à son tour.
- Sauvage, répondit Will dans un grand sourire.
- Joyeux noël !
- C’est ça, ton cadeau ?
- La ferme et suce.
- Très romantique…
- Tu finiras par t’y habituer.
Pour toute réponse, Will s’ appuya contre le crâne de Branco et sa bouche, comme par hasard, était située juste au-dessus de son sexe. Il souffla de plaisir. Branco lécha son sexe de tout son long, joua avec sa langue et ses lèvres, penchant ses tétons pour profiter de sa caresse. Will le tira contre lui, se retourna et se retrouva au-dessus de lui, pressant leurs deux sexes et leur bassin. La chaleur et le plaisir illuminaient cette veillée de noël. Leurs yeux brillaient d’excitation et des étoiles y étincelleraient qu’ils ne les verraient même pas.
Plan de bisoutage en règle : les deux amants s’embrassaient et ne pouvaient plus quitter leurs lèvres. Dès que Wil faisait mine de s’éloigner, Branco le rattrapait par la nuque pour capturer ses lèvres jusqu’à la mordre. Lorsqu’une goutte de sang s’y échappa, Branco le remit sur le dos, se pressa tout autant contre lui, et lécha avidement la moindre goutte de sang. Il pressa même les deux lèvres de la plaie pour y puiser la moindre goutte. Il sourit en voyant Will complètement soumis mais se passa de commentaires. Il ne voulait pas gâcher le moment par des vannes, même s’il les appréciait.
Il écrasa sa langue contre la peau fine de son cou et Will lâcha un gémissement de plaisir.
- Aurai-je débusqué un point faible ?
- Continue, murmura Will qui voulait encore sentir sa langue le pincer et le presser.
Branco parsema sa nuque de baisers, Will s’agrippait à ses cheveux. Dans un mélange de violence et de sensualité, Branco lui mordait la peau. Avant, c’était les oreilles, maintenant, c’était le cou. La prochaine fois ?
Avant un dernier baiser, il pénétra à nouveau Will. Ils étaient tellement excités que Branco prit plaisir à faire durer la chose. Il prit son temps, en cadence, lentement, parfois même immobile. Il restait simplement à l’intérieur de Will tout en regardant ses yeux, contempler un peu son corps. Ses muscles transpiraient et il sentait son cœur battre la chamade. Quand ils éjaculèrent, Will demanda un répit.
- Stop, je vais faire une crise cardiaque.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
Will ne répondit pas et posa sa main sur son cœur qui battait anormalement vite. Ce n’était pas dû à l’effort physique qu’ils venaient de fournir. Il se mura dans un silence pour ne pas donner l’impression de se plaindre et tenta de respirer calmement. Quand Branco posa ses mains sur son torse, il se cabra. Mais Branco le massa doucement, langoureusement, en suivant son œsophage du haut vers le bas, puis les épaules. Il suivit ensuite le long des bras puis des jambes, à chaque fois en remuant bien la peau, les muscles et la graisse. Petit à petit, il se laissa faire et retrouva un rythme cardiaque banal.
- Je crois que tu t’es laissé surmené.
- N’importe quoi. Je…
- Ça fait plus d’une semaine que t’es resté à glander après une grave blessure. On aurait dû faire plus attention.
Will ouvrit la bouche pour protester.
- Et merde, lâcha-t-il, furieux d’avoir été ramené si durement à la réalité. Il tourna le dos à Branco pour bouder.
- C’est normal, idiot. Et c’est même un miracle que tu aies tenu jusque-là. Tu as trop surmené ton cœur. Viens-là.
Will se retourna pour faire face à deux bras grand ouvert.
- Je ne suis pas ton petit copain, rappela-t-il.
- Encore heureux ! On n’a pas le droit de profiter de noël sous prétexte qu’on est célibataires ?
- T’as bon dos avec noël, toi, hein ?
- J’ai le cœur en peine quand je vois des enfants en mal d’affection, se moqua Branco.
- Rappelle-moi de ne jamais te déballer ma vie privée, reprit Will.
Branco insista du regard. Will finit par se ranger de son côté et se blottit dans ses bras.
- C’est toi l’idiot.
Repu, vidé et plutôt satisfait, Will s’endormit dans les bras de l’homme qui partageait sa vie depuis un mois maintenant. Joyeux noël.
Il se réveilla tôt le lendemain matin. Il alla à la boulangerie prendre un petit-déjeuner digne de ce nom. Lorsque Branco se leva, ce fut à son tour de manquer la crise cardiaque. Will faisait le poirier sans aucun support. Il était immobile et pourtant Branco avait l’impression de voir tous ses muscles bouger avec grâce, comme une danse. Les yeux fermés, il était concentré. A côté, Maria était assise en tailleur, en regardant un chronomètre.
- Qu’est-ce que…
- Chut, fit Maria, autoritaire.
Désœuvré, Branco vit le petit-déjeuner sur la table. Croissant, pain au chocolat, pain aux raisins, baguette de céréales, un paquet de céréales, jus d’orange, lait, Nutella, crêpes empilées sur une assiette, bacon, saucisse et œufs attendaient d’être cuits. Où que son regard portât, Branco y voyait de la nature. Une faim de loup s’empara soudainement de lui. il se fit violence et s’assit à côté de sa sœur.
Will redescendit doucement sur terre et ne releva pas tout de suite la tête pour éviter le trop plein d’hémoglobine. Il avait compris la leçon de la veille.
- Alors ? Demanda-t-il.
- Trente minutes et sept secondes.
- Mh.
- Bien ou pas bien ? S’enquit Branco.
- Ça va. Tu sais qu’un homme ne peut pas rester plus d’une heure la tête en bas ?
- Sinon ?
- Trop de sang descendent dans son cerveau et ça provoque la mort. Ma mère m’a raconté qu’au bureau, un de ses collègues est mort en voulant réparer une toiture : il est monté seul sur une échelle. Il a glissé et s’est rattrapé aux chevilles sur les échelons. Les deux chevilles cassées. Comme il n’y avait personne et que son portable était tombé, personne n’a pu l’aider. Il a souffert le martyre pendant une heure à cause de ses chevilles puis il est mort parce qu’il n’a pas supporté l’afflux sanguin dans son cerveau.
- Joyeux noël. Ta mère est cinglée de raconter ça !
- Moi, je me dis que le mec devait vraiment être le type le plus poisseux sur terre. On mange ? J’ai super faim.
Personne ne le contredit. Maria voulut se mettre aux fourneaux mais Branco refusa catégoriquement : elle te ferait brûler un œuf au plat.
- Tu reprends l’entraînement ?
- Perspicace. Je dois reprendre le club à la rentrée, je ne peux pas m’absenter plus longtemps sinon, je vais avoir des problèmes.
- Club de quoi ? S’enquit Maria, curieuse, après la prestation dont elle vient d’être témoin.
Will lui expliqua grosse modo les bases du vovinam et sa philosophie. Il était intarissable sur le sujet.
- Tu vois, si tout le monde savait parler comme lui, les cours seraient nettement plus intéressants ! S’exclama Maria.
- Cherche pas d’excuses.
Comme Maria était ivre la veille, les garçons l’avaient attendu pour ouvrir les cadeaux aujourd’hui. Ce fut simple, Will avait acheté un bracelet au dernier moment sur le marché la veille qu’elle avait hésitée à prendre et une carte mémoire pour l’appareil photo de Branco.
- Comment tu sais ?
- J’avais pas tellement d’idées. C’est la première chose que j’ai vue quand j’étais chez toi. Pour avoir un tel engin, je me suis dit que tu devais vraiment aimer la photo. Ça peut toujours servir.
- Bah, merci, c’est gentil.
- Il fait le fier mais ce genre d’attention, ça le touche, mon gros nounours, expliqua Maria en se penchant sur lui. Merci, Will. Moi aussi, ça me touche, surtout avec l’humeur que j’avais hier. Mais bon, tu sais bien qu’avec le frère que j’ai, je peux pas être une perle.
Will eut un franc sourire.
- Enfin, heu, désolé, mais j’ai rien pour toi.
- Ah, t’inquiète pas, c’est normal, répondit Will, sincèrement. Je vais juste sortir Kitty pour vous laisser entre frère et sœur.
Branco ne le retint pas et Will n’eut qu’à siffler la chienne pour que celle-ci sortît. Il se dirigea illico vers la plage. Il avait besoin de réfléchir à la suite de la mission. Dès demain, les cours reprenaient et il aurait un contact direct avec Yohann et Olivier.
Comment enquêter sur Olivier sans attirer les soupçons ? Par le père de Yohann comme Branco l’avait si délicatement souligné ?
Si Olivier avait rencontré Yohann parce qu’il connaissait déjà son père, Jean ? Il pourrait déjà s’intéresser à la manière dont ces deux-là s’étaient rencontrés. Et enquêter sur Yvan par la même occasion, histoire de ne pas être pris au dépourvu une nouvelle fois. Une visite surprise à Jean s’imposait. Très agréable comme perspective. Il était bien tenté d’employer la manière forte dès le début plutôt que de jouer de ses charmes. Il avait déjà fait et ça n’avait rien donné. Branco serait ravi de pouvoir se défouler, le sexe, c’est bien beau, mais quelque chose lui soufflait que la gâchette lui manquait. En voilà un beau cadeau ! Dire qu’il s’était fait chier à acheter une carte mémoire.
Ses rapports avec Branco n’avaient jamais été aussi bons et sa forme physique ne faisait que s’améliorer. En reprenant le club, s’il aurait du mal au début, Will savait que ça ne lui ferait que du bien, de se dérouiller un peu les os. Sur le terrain, au plus près de l’action, c’est là que Will se sentait dans son élément. Les choses sérieuses pouvaient recommencer.
***
Je sais pas si vous avez remarqué mais le jour de noël dans une fic ne correspond jamais à celui dans la vraie vie ! Heureusement que personne ne croit encore au père noël !
Stéphy : T’inquiètes pas, la collocation, ça va se passer comme d’habitude, ils vont continuer à buter tout le monde !
Hitsuki : c’est rigolo que tu considères l’après-sexe comme le plus important ^^ Y aura encore des après- sexe, toujours des après-sexe ^^
Danouch : Vous ici ?!!! Tout le monde à terre !
Ah oui, toi aussi, tu zappes les passages pour arriver au moment fatidique ! Ah, ah, ah, on n’est pas des vicieuses pour rien, hein ?! Hey, attention, mélange pas tout, on dit sexe, pas amour, hein ! Tu crois que Will va craquer aussi facilement ?!
Pourquoi le chat et pas le chien, d’abord ?
Murissez bien cette réflexion !
Bisous tout le monde !
Chapitre 12
Comme ils s’en doutaient tous deux, ils ne firent pas que manger ce soir-là. Chaleureuse et joyeuse, l’ambiance de la brasserie eut tôt fait de les plonger dans un bonheur étrange. Ou bien était-ce dû à l’alcool qu’ils burent en riant avec d’autres hommes qu’ils ne connaissaient ni d’Adam ni d’Eve. Quoi qu’il en fût, les problèmes qui les tourmentaient depuis plusieurs semaines – en fait, depuis le jour où ils s’étaient rencontrés – les laissèrent enfin tranquilles, le temps d’une cuite.
Il ne leur fallut que deux heures pour s’acclimater. Lorsque Branco reprit conscience le temps d’une trentaine de secondes, il se demanda brièvement comment ils en étaient arrivés là. Trois autres hommes les avaient rejoints autour de la table pour terminer les plats qu’ils avaient commandés, et boire quelques verres. Pas farouche, les yeux brillants et les joues rougies par la chaleur ambiante, Will riait, très à l’aise. D’abord étonné par la sociabilité du jeune homme, Branco en avait déduit qu’il devait être habitué à ce genre d’ambiance, avec la vie qu’il avait menée avant d’être recruté par l’organisation. Mais tout de même, il ne s’attendait pas à le voir rire et plaisanter avec autant de légèreté. Quoi qu’il puisse dire, ce petit retour aux sources ne lui faisait que du bien.
Bien que cela puisse porter à confusion, Branco se rendit vite compte que les trois hommes, qui ce soir étaient devenus leurs meilleurs amis de beuveries, figuraient parmi les hétérosexuels les plus obtus qui puissent exister. Non pas qu’ils fissent quelques allusions graveleuses ou autre, mais l’un d’entre eux n’avait eu de cesse de leur lancer des regards à la fois plein de méfiance et de curiosité durant cette soirée. Ce qui ne l’empêcha pas de profiter de la boisson, de la bouffe, et de la gaieté.
Mais lorsque, passablement éméché, Will commença à draguer l’un des trois – le plus insupportable d’ailleurs, du point de vu de Branco – assez ouvertement, il décida qu’il était temps pour eux de rentrer. Ils n’avaient décidé de rester à Ouistreham que deux semaines, alors autant ne pas se faire bêtement des ennemis durant ce court laps de temps. Dieu merci, avec l’arrivée du réveillon de Noël, les esprits étaient plutôt portés sur la joie que sur la rivalité des mœurs. Ne semblant rien avoir remarqué, les trois hommes leur souhaitèrent une bonne fin de soirée alors que Branco s’évertuait à payer le serveur, la vue légèrement brouillée par un trop plein de bière, et un Will grognon accroché au bras.
- Rabat-joie, lança celui-ci en faisant tanguer son sac plein de livres qu’il avait achetés plus tôt dans la journée. Il est tôt. Pourquoi on rentre maintenant ?!
Réprimant un hoquet, Branco accepta le reçu que lui tendait l’homme derrière son comptoir, et qui ne cessait de leur jeter des coups d’œil circonspects. Il faut dire aussi qu’ils n’étaient pas très rassurants, tous les deux, bourrés et accrochés l’un à l’autre. Etant habitué à boire, Branco connaissait ses limites et savait rester parfaitement lucide là où d’autres auraient déjà roulé sous la table, en proie au coma éthylique. Il savait rester maître de lui-même en ses circonstances, même si ses capacités se voyaient nettement ralenties. Déjà que, par bien des aspects, il n’avait pas l’air très vif … mais il était plutôt rassuré quant à la suite de cette soirée.
- Voulez-vous que je vous fasse appeler un taxi monsieur ? demanda le serveur en feignant un sourire de circonstance.
- Non merci, on rentre à pied, répondit Branco en souriant bêtement.
Le tenant par l’avant-bras, Will faisait mine de vouloir le tirer en arrière, ce qui était assez comique en soit.
- Toute façon, t’es qu’un vieux ! argua le jeune homme, faussement énervé. T’as qu’une envie, c’est t’asseoir au coin du feu et ronfler !
Adressant un dernier signe de remerciement au serveur, Branco entraina fermement Will vers la sortie, tout en lui murmurant, les dents serrées par un agacement soudain :
- Toi tu vas voir, une fois qu’on sera rentrés !
- Ah bah quand même …
A peine eurent-ils franchis la porte que Will, faisant preuve d’une force incroyable pour quelqu’un dans son état, plaqua Branco contre le mur extérieur et l’embrassa à pleine bouche. Leurs lèvres restèrent sellées durant un temps indéfinissable, les obligeant à retenir leur souffle ou à respirer évasivement par le nez. Malgré lui, Branco sourit. Il avait beau raconter qu’il connaissait Will, celui-ci finissait toujours par le surprendre. Ses gestes forts et précis et sa langue agile ne lui disaient qu’une chose : je ne suis pas aussi bourré que ce que tu crois !
Lorsque l’entre-jambe de son jeune compagnon se colla à la sienne, Branco choisit finalement de le repousser légèrement, pour reprendre son souffle. Non pas qu’il ne veuille pas, mais visibles comme ils l’étaient, c’était dangereux de continuer ça avant d’être rentrés tranquillement chez eux.
- T’en as mis du temps, haleta Will dans un sourire, alors que son expiration se transformait dans l’air en une vapeur chaude et sucrée.
Lorsqu’il comprit, Branco sourit. La fourberie et l’art de la manipulation de ce gosse n’étaient plus pour le surprendre. Mais tout de même. Que Will drague –ouvertement- un hétéro dans un bar, pour attirer son attention, avait tout de même quelque chose de grisant, et en même temps d’énervant. Will l’avait manipulé.
- J’suis pas à tes ordres, grogna-t-il malgré lui, tout en sentant l’excitation le gagner.
- Ah, tu crois ? répliqua le jeune homme en se collant encore à lui.
Les yeux de Branco brillaient et de rage, et de passion. Le sourire aux lèvres, Will semblait beaucoup s’amuser.
- On rentre ? demanda-t-il dans un souffle.
- Je ne demande pas mieux mais, t’es sûr que c’est une bonne idée ? Tu sais qu’on en a peut-être encore pour un moment à devoir se supporter.
- Alors autant rendre ça plus agréable.
Souriant de nouveau, Branco suivit Will qui le guidait en le tenant par la main, son sac en plastique dans l’autre main. Il ne doutait pas de la véracité de ses propos, mais n’était-ce pas dangereux ? Une semaine qu’il y pensait, sept jours entiers à se retenir de se jeter sur celui qui partageait maintenant son quotidien. D’après l’état d’excitation dans lequel se trouvait Will, apparemment lui aussi s’était fait violence pour ne pas craquer mais, après tout, ils n’étaient que des hommes. Deux hommes pour qui la simple présence de l’autre, ou quelques mots et quelques câlins pris à la volée, n’étaient aujourd’hui plus suffisant.
Ainsi à l’écart de tout, ils n’avaient plus conscience du danger qui planait au-dessus de leur tête, ou s’efforçaient tout du moins de ne plus y penser. Ils ne désiraient à présent qu’une chose : assouvir quelques désirs primaires, pour revenir peut-être à la monotonie d’une vie dont ils n’auraient jamais cru un jour réclamer la présence. Docilement, Branco suivait toujours Will, la respiration de plus en plus rapide – aussi bien dû à leur marche précipitée qu’à son désir grandissant – quand le jeune homme poussa soudainement un rire bref.
- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Branco en souriant à son tour.
- Rien, répondit Will en lui lançant un regard brillant, juste que, quand j’ai vu qu’on était bon pour rester encore plusieurs heures avec ces lourdauds, je me suis dit que je pourrais faire appel à ta jalousie.
De nouveau piqué au vif, Branco sentit la colère se mélanger à sa passion. Will avait un don certain pour l’exciter tout en l’exaspérant, ce qui, étrangement, ne manquait pas de lui plaire. Malgré tout, faiblement, il se défendit :
- N’importe quoi, j’étais pas jaloux. Tu te fais qui tu veux, je ne voulais pas qu’on ait des ennuis, c’est tout.
- Mais oui, j’te crois, répliqua Will en se remettant à rire.
- Tu m’énerves ! Je sais que t’as couché avec ton pote, et j’en fais pas toute une histoire !
S’arrêtant brusquement, Will se tourna vers lui, un sourcil arqué, et une expression de pure surprise sur le visage. Craignant d’en avoir trop dit, Branco était partagé entre l’envie de se mettre à rire en déclarant qu’il lui avait fait une blague, et celle de se justifier.
- Quel pote ? Demanda Will en réprimant un sourire. Médéric ? T’es encore là-dessus ?
- Mais non ! s’exaspéra Branco tout en sentant qu’il était peut-être parti sur un sujet délicat. L’autre là … Yohann.
Quelques brèves secondes de silence s’étendirent dans la nuit froide. Se tenant toujours par la main, les deux hommes se fixaient intensément, puis Will éclata de rire une seconde fois. Sa voix raisonna clairement dans l’obscurité, attirant sur eux le regard d’une jeune femme qui marchait hâtivement sur le trottoir d’en face et pressa le pas. Abasourdi, Branco cligna des yeux. Il ne s’attendait certainement pas à ça.
- Yohann ! s’exclama Will en riant toujours. Mais comment t’en es arrivé à une conclusion pareille ?!
- A la façon dont il m’a jalousé quand on s’est rencontré, répondit Branco tout en se sentant, tout à coup, très stupide. Et t’as dit toi-même qu’un jour t’avais fouillé le bureau de son père. Il ne t’avait sûrement pas invité chez lui pour un Monopoli !
- Non d’un chien, et t’as ruminé tout ça dans ton coin ? Et après tu me dis que t’es pas jaloux ?
Lâchant sa main, les sourcils froncés et peut-être un peu blessé dans son amour propre, Branco croisa les bras sur son torse.
- Et maintenant, il boude, soupira Will sans se départir de son sourire. Quoi ? Tu veux que je m’excuse ?
- J’aimerais que t’arrêtes de te foutre de ma gueule, grogna Branco, non sans se sentir plus idiot de secondes en secondes.
- Nan mais là, tu le fais exprès aussi !
Will rit de nouveau mais, en voyant l’expression renfrognée de son compagnon, tenta de retrouver son sérieux et reprit :
- Bon d’accord, écoute. Yohann, j’ai jamais couché avec, ok ? Et j’en ai jamais eu envie, il est sympa, c’est un bon pote, mais il est bien trop lourd. T’as dû le remarquer tout seul je pense. Si je me suis rapproché de lui, c’était pour me rapprocher du père …
Branco manqua s’étrangler.
- T’as couché avec son père ?! s’écria-t-il en décroisant les bras de surprise.
- Oui ! rigola de nouveau Will. Et alors ? C’était un bon coup, d’ailleurs, si tu veux tout savoir. Mais c’était avant tout pour tenter de trouver des infos sur Chin.
- Et après, c’est avec Chin que tu coucheras ?
Sans pouvoir s’en empêcher, Will rit de nouveau. Parfois, la bêtise de Branco avait de quoi crier à l’indignation mais là, avec un certain taux d’alcool dans le sang, il était plus amusé qu’autre chose.
- Soit pas bête, argua-t-il en s’approchant, y’a pas de mal à s’amuser. C’est mieux que de payer des putes, tu ne crois pas ?
Branco accusa le coup. Il se doutait bien qu’il n’aurait jamais dû avouer à Will qu’il lui était arrivé quelque fois d’avoir recours à ce genre de chose. Et puis soudain, il sourit, décroisa les bras et fourra les mains dans les poches de son jean.
- Quoi ? s’amusa Will à le voir changer si vite d’expression.
- Tu te rends compte qu’on est en train de se disputer comme un vieux couple ?
Pour la énième fois ce soir-là, Will rit. Ils reprirent leur route, et ce fut cette fois Branco qui saisit la main du jeune homme. La rapidité de leur marche avait quelque peu diminuée, alors que leur désir reprenait peu à peu ses droits. N’y résistant plus, Branco finit par exprimer tout haut la conclusion à laquelle il était arrivé depuis plusieurs minutes :
- En fait toi, t’as une préférence pour les vieux.
- Que veux-tu, c’est tout moi ça, répliqua Will dans un sourire immense, ma modestie me permet de profiter de leur grande expérience.
- Mais oui, bien sûr !
S’ils réussirent à se tenir et à rester sage durant le trajet, se contentant de savourer la chaleur qu’ils se procuraient en se tenant par la main, lorsqu’ils furent enfin entrer dans la maison, la porte close derrière eux, ils laissèrent libre-court à leur désir. Avant même que Branco ait terminé de tourner la clef dans la serrure, Will l’attrapa par sa veste en cuir et l’attira à lui pour l’embrasser. Pour la deuxième fois de la soirée, leurs langues se touchèrent et dansèrent alors qu’ils s’agrippaient l’un à l’autre.
Leurs bases respectives avaient chaviré depuis plusieurs jours. Ils étaient en fuite, séparés des gens qu’ils aimaient, de leurs amis et du paysage qui avait été leur vie ces dernières années. Ils s’étaient retrouvés à deux, bien forcé de se supporter et de faire avec, avant de se trouver quelques affinités, bien cachées au fond d’eux. Des choses qu’ils n’auraient eux-mêmes jamais soupçonnées : la recherche de l’autre, d’une présence, d’un peu de chaleur, d’un contact. Et pourquoi pas, de la protection.
Ils étaient encore dans l’entrée lorsque les vestes tombèrent à leurs pieds. Ils commencèrent à se caresser, gênés par les pulls, les chemises et les pantalons, mais leur impatience était trop grande. De plus en plus excités, Branco n’écoutait plus que son désir et brusquement, il plaqua son amant contre le mur, à lui en couper le souffle. Will grogna quelque chose, mais son compagnon avait déjà sombré dans le brouillard de la passion, et s’attaqua dès lors à sa ceinture avant de laisser descendre ses doigts sur la braguette. Faiblement, Will tenta de l’en empêcher.
- Attends, haleta-t-il en attrapant ses mains, pas … attends !
Pour toute réponse, Branco grogna quelque chose dans le creux de son cou, puis attrapa la peau sensible de son compagnon entre ses dents pour la mordre sauvagement. Malgré lui, Will poussa un cri. Perdu dans les voluptés de son désir, il pensait que sa soudaine sensibilité avait accentué le mordillement dont il venait d’être victime mais, lorsque Branco se redressa pour partager avec lui un nouveau baiser, il constata que sa bouche brûlante avait le goût du sang. Où il délirait, ou Branco venait de le mordre jusqu’au sang !
Se débattant brusquement, Will le repoussa, feignant la colère – alors que seule l’excitation se lisait sur son visage et dans ses yeux – et porta la main à son cou. Sur ses doigts, une légère trace rouge.
- Ça ne va pas non ?! lança-t-il en haletant, alors que Branco lui adressait un immense sourire. T’es vraiment qu’un animal !
- Et encore, t’as rien vu, se contenta de lui répliquer son amant avant de fondre sur son cou une deuxième fois.
Evidemment, Will l’accueillit dans le creux de ses bras et accepta docilement le traitement que son compagnon faisait subir à son cou, rien qu’avec ses dents et sa langue. Lorsque Branco en arriva à le lécher derrière l’oreille, un puissant frisson parcourut le jeune homme de la tête aux pieds et il ne put retenir un gémissement. Ses jambes se mirent à trembler, puis il remarqua le sexe de son partenaire, touchant ses hanches, bien visible malgré le jean. Un nouveau frisson le fit trembler plus encore et il s’accrocha aux épaules de son amant pour ne pas perdre pied.
Mais brusquement, Will eut quelques secondes de lucidité. Vu comme c’était parti, tout portait à croire qu’il allait être le « dominé » ce soir. Malgré lui, et tentant d’ignorer la chaleur de la langue de Branco, Will tenta de garder un minimum de contrôle. Il ne doutait pas de la fougue de son compagnon, et c’était justement pour cela qu’il tentait de le modérer. Entreprise difficile. Non pas à cause de sa blessure encore quelque peu douloureuse – car ça, il avait appris à gérer – mais plutôt à cause des semaines entières qui venaient de s’écouler dans la plus totale abstinence. De plus, il admettait que, souvent, il n’était pas celui qui se retrouvait « en-dessous ». En définitive, il avait très peu occupé la place de dominé. Et la brutalité de Branco n’allait pas pour le rassurer.
Sentant Will se contracter et gémir dans ses bras, Branco fut submerger par un frisson délicieux. Il se sentait impérieux, puissant et maître de la situation. Il avait conscience de sa brutalité, conscience aussi que le jeune homme qu’il tenait n’était pas très rassuré, mais il ne pouvait plus s’arrêter. Il n’avait eu de cesse d’y penser ces derniers jours, tout en se retenant de peur de … de quoi ? Il l’ignorait exactement. Mais maintenant que Will lui avait donné le feu vert, il n’avait pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin.
Tout en s’évertuant à mordiller et lécher Will dans les zones sensibles du cou, Branco passa sa main sous son pull pour caresser son torse finement musclé à la peau brûlante et vibrante de désir, avant de descendre vers son sexe. Il sentit les battements de son cœur s’accélérer, puis sa respiration. Lorsqu’il le prit en main, son compagnon poussa un soupir de bien-être et profita de la caresse en déposant son front sur son épaule, ses mains s’agrippant plus fortement à son vêtement. Autant qu’il se souvienne, Branco n’avait jamais désiré quelqu’un aussi fort.
Lorsqu’il avait perdu sa mère, se retrouvant seul tuteur légal de sa petite sœur, il avait fait en sorte de reléguer ses propres désirs au second plan. Seul comptait le bien-être et l’avenir de Maria. Le sexe n’était resté en définitive qu’un moyen d’évacuer, quelque fois, un trop plein de pression avec, de préférence, de parfaits inconnus. Mais une telle passion, c’était la première fois qu’il la ressentait. Etait-ce la même chose pour Will ? Assurément non, car ce gosse avait déjà été amoureux avant de le rencontrer. Amoureux de Médéric, et de qui d’autre encore ? Certes, Will ne s’attendrissait pas facilement, et c’était très certainement ce qu’il y avait de plus déroutant en lui lorsqu’on connaissait sa répugnance à tuer, mais au fond, c’était quelqu’un qui savait aimer.
Aimer ?
Dérouté par ses propres pensées, Branco referma sa mâchoire sur la peau de sa pauvre victime, qui poussa cette fois un hurlement de surprise mêlé de douleur.
- Arrête de mordre, merde ! s’écria Will tout en gémissant.
Pour effacer cette pensée étrange de son esprit, Branco se concentra sur sa main, et sur le sexe chaud et de plus en plus dur de Will. Il accéléra ses mouvements. Dans ses bras, Will frissonna plus encore avant de pousser un gémissement de plaisir rauque, qui ne fit qu’exciter Branco davantage.
Lorsque Will se libéra dans sa main dans un râle de plaisir, Branco le réceptionna contre lui, le laissant s’appuyer totalement, puis s’évertua à défaire sa propre ceinture.
Plongé dans un brouillard épais de plaisir pas tout à fait rassasié, Will rouvrit les yeux, sentant son compagnon s’activer tout contre lui. Haletant, il tenta de lui faire entendre ce qu’il avait à lui dire :
- Va doucement, gémit-t-il en reprenant appuis contre le mur, j’ai pas l’habitude de me faire prendre.
- A d’autre, se contenta de répondre Branco en terminant de descendre sa braguette.
- Sérieusement, ne me fais pas mal.
Branco fixa son compagnon dans les yeux, surpris de l’intonation de sa voix. Il ne le suppliait pas mais … c’était proche. Souriant soudainement, essoufflé, Will continua, histoire de dissiper un malentendu stupide :
- C’est pas trop mon trip, la douleur.
Puis il combla l’espace qui s’était installé entre lui et son amant, et obligea sa main à s’écarter de son pantalon.
- Laisse-moi faire, lui dit-il dans un sourire avant de s’agenouiller.
Les quelques questions qui avaient commencé à poindre dans la tête de Branco se dissipèrent bien vite comme fumée au vent, lorsque Will le prit en bouche. La première fois qu’il lui avait fait ça datait déjà de plus d’une semaine, et pourtant, il eut l’impression que c’était encore meilleur que précédemment. Pris dans un étau de chaleur délicieux, son sexe brûlait et pulsait dans la bouche de Will. Fermant les yeux tout en attrapant doucement les cheveux de son amant, Branco poussa un soupir avant de lui imprimer un mouvement de va-et-vient légèrement plus rapide et profond.
Will ne broncha pas. En réalité, ce petit préliminaire l’aidait à mieux appréhender la taille de l’atout de son partenaire, et la seule chose qui lui traversa alors l’esprit fut : « Il a intérêt à y aller mollo cet imbécile ! ».
Envahi par un brusque frisson, Branco éloigna Will de son sexe et l’obligea à se relever avant de le plaquer une seconde fois contre le mur pour l’embrasser. Passant ses bras autour de son cou, son compagnon approfondit le baiser. Leur deux sexes se touchaient et se caressaient avidement, comme poussés par une volonté propre de s’unir pour mieux se séparer, avant de réclamer de nouveau leur union.
Lorsque Branco repartit à l’assaut de son cou, Will l’éloigna de lui brusquement, s’avisant qu’il l’avait déjà bien assez malmené.
- Nan ! lança-t-il vivement.
- Mais euh …
- Fais pas chier, viens.
L’attrapant par la main, tout en retenant son pantalon grand ouvert par l’autre main, Will mena Branco à l’étage. Son jean tombant entre ses genoux, celui-ci manqua de peu de louper la première marche. Will poussa un rire excité, alors que son amant le pressait d’aller plus vite.
Brièvement, Branco se dit que c’était d’une simplicité presque déconcertante. Ils se désiraient tous deux, peu importe dans quel état d’esprit ils étaient, peu importe le danger ou les dix années qui les séparaient. En ce moment, la seule chose à laquelle ils pensaient, c’était savourer l’odeur et la saveur de l’autre, partager, donner et recevoir, sans retenue ni peur. Branco ne s’était jamais autant mis à nu devant quelqu’un, et il se demanda alors si Will en avait conscience. Pourquoi ce gosse le menait-il ainsi à la baguette ? Que lui avait-il fait ?!
Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre au lit deux places, Branco s’apprêta à ronchonner, arguant qu’ils n’étaient spécialement obligés de faire ça sur un lit, avant de se souvenir qu’avec sa blessure – Dieu merci en bonne voie de guérison – Will devait très certainement préféré le confort d’un matelas. Alors il se tut.
- Enlève tout ça, lui ordonna Will en retirant son propre pull.
En deux ou trois mouvements, Branco avait retiré son tee-shirt, son marcel, et son jean, alors que Will était encore en train de déboutonner sa chemise. Dans un grognement, Branco attrapa les deux pans du tissu et tira d’un coup sec. La chemise en lambeau tomba aux pieds de son propriétaire, qui s’affligea.
- T’es con ou quoi ?! ronchonna Will en souriant malgré tout. C’était ma seule chemise !
Agacé, Branco l’obligea presque à se débarrasser de son pantalon, avant de le jeter littéralement sur le lit. Puis il y grimpa à son tour, attrapa son compagnon souriant par le bras pour l’obliger à se retourner. Will s’apprêta à dire quelque chose, mais son amant l’arrêta d’un tendre :
- Ferme-la un peu !
Puis il s’allongea entièrement sur lui, savourant la chaleur de son corps et la rondeur de ses fesses. Cette fois, ce fut son oreille qu’il attrapa entre ses dents, frottant son sexe contre le haut de ses cuisses chaudes. Will retint un juron lorsqu’une douleur aigue lui transperça l’oreille, mais fut pris d’un puissant frisson lorsqu’il sentit le sexe dur de son amant s’égarer brièvement entre ses jambes. Sans s’en rendre compte, il serra les draps.
L’ayant remarqué, Branco sourit, et décida de faire durer le supplice. Non pas qu’il était tout particulièrement pervers, mais Will n’avait pas cessé de le manipuler et de lui donner des ordres tout le long de la soirée, alors c’était un peu son tour, maintenant !
- Sers les jambes, lui murmura-t-il au creux de l’oreille.
Contre toute attente, Will obéit sagement, sentant son souffle s’accélérer. La chaleur exquise, qui n’avait fait que croître en lui depuis qu’ils étaient sortis de la brasserie, semblait désormais le consumer de l’intérieur. Son cœur était un volcan qui diffusait dans ses veines de la lave en fusion. Chaque parcelle de sa peau que Branco touchait, avec ses doigts, sa langue ou son corps, le brûlait si fort que c’en était presque douloureux. Presque. En réalité, cela faisait très longtemps que Will n’avait plus ressenti une passion telle que celle-ci. Peut-être même que, ce qu’il avait éprouvé dans les bras de Médéric ne fut pas si puissant.
Alors pourquoi ? Pourquoi en avait-il tant envie ? Pourquoi laisser cet animal, cet ours bourru, qui passait plus son temps à grogner que parler, le dominer ainsi et en ressentir une telle extase ?
L’esprit totalement abandonné au plaisir de sentir la langue de Branco s’aventurer encore une fois derrière son oreille, Will décida finalement que ça n’était pas si important que ça, et qu’il aurait tout le temps d’y repenser. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il sentit le sexe dur de Branco s’enfoncer entre ses jambes closes, alors que son amant avait introduit un doigt dans son orifice.
- T’aurais pu prévenir quand même ! s’énerva Will, vexé d’avoir été pris au dépourvu.
Tout en grognant, Branco baragouina un :
- Mmh, tais-toi.
Avant de s’évertuer à préparer son partenaire comme il se doit. Seulement, au bout d’une ou deux minutes d’intense préparation, Branco avait tout juste réussi à mettre deux doigts que Will poussa un soupir partagé entre l’excitation et l’impatience.
- Nan mais ça va, déclara-t-il en se redressant sur les coudes, j’ai pas dit que j’étais en sucre, non plus !
Nouveau grognement. Trop occupé à le lécher et à le caresser intimement, tout en enfonçant régulièrement son propre sexe entre les cuisses toujours solidement fermées de Will, Branco ignora sa réplique, tentant de canaliser en lui le trop plein de désir qui faisait battre son cœur. Il se serait écouter, il l’aurait pris à peine le pied posé sur le matelas !
- T’es chiant, soupira Will dans un sourire en coin, de tous les vieux que je me suis tapé t’es le pire de… Ah !
Fermant les yeux, le souffle brusquement coupé, Will sentit le sexe de Branco s’enfoncer en lui, comme pour le toucher le plus en profondeur possible. Une vive douleur mit le feu à ses entrailles et à ses reins, mais c’était bon ! Toujours accoudé au matelas, le jeune homme releva la tête, cherchant son air. C’était comme si ses poumons s’étaient fermés sous la brusque intrusion. Malgré ça, il sourit. Branco était tellement prévisible, c’était si simple de le manipuler et de lui faire faire ce qu’il voulait. Il ne manquait jamais de combler ses attentes, malgré son fichu caractère, et c’était ça qu’il aimait. Branco se sentait fort et puissant, il le voyait bien. Alors qu’en réalité, celui qui tenait les rênes, c’était lui.
- Je t’avais dit de te taire, grogna Branco, les dents serrées.
Les mains appuyées sur le matelas pour garder son équilibre, il avait vu plongeante sur le dos en sueur de son amant. Lorsque Will put respirer de nouveau, il baissa la tête, haletant, les yeux fermés, rouvrit les jambes et savoura le sexe de Branco qui bougeait en lui.
Celui-ci, tremblant de tous ses membres, avait commencé de fougueux va-et-vient, rapides et profonds. Il avait fait ce qu’il pouvait pour se maîtriser, mais, même pour lui, trop c’est trop ! Très rapidement, Will commença à gémir. Un intense plaisir avait vite fait de remplacer la douleur lancinante, et le feu qui se répandait désormais dans ses entrailles et ses reins était purement délicieux. Malgré lui, il poussa un cri puissant sous un coup de boutoir particulièrement plus bestial que les autres, avant d’en ouvrir les yeux de stupeur. Avait-il déjà crié de cette façon ? Pas à sa connaissance.
Souriant, accroché aux draps, le corps convulsé par l’extase la plus pure, il cria de nouveau. Branco était aussi fougueux qu’il se l’était imaginé, même si ses coups de reins manquaient un peu de vitesse. Mais la force qu’il y mettait dépassait de loin ce que Will avait connu jusqu’ici – même si, les seules fois où il s’était retrouvé dans ce rôle, ç’avait été dans les bras de Médéric.
Sans trop s’en rendre compte, Will se hissa sur ses bras et releva la tête, à la recherche du regard de Branco, et réclama un baiser. Son amant le lui offrit bien volontiers, et les deux partenaires, essoufflés, en sueur, leur deux corps n’étant plus qu’un seul et même mouvement, qu’une seule et même chaleur, accélérèrent le rythme tout en gardant cette position. Leurs souffles se mêlèrent en un seul râle, et ils restèrent ainsi jusqu’à ce que Branco se libère. Lorsqu’il sentit la semence de son compagnon jaillir en lui, Will réalisa qu’ils n’avaient pas mis de protection, mais cela lui importait bien peu, même s’il grimaça légèrement. C’était la première fois qu’il ressentait cela, cette intrusion étrange dans son corps, à la fois chaude et douce, étrangère et désagréable.
Reprenant appuis sur ses coudes, le jeune homme s’attendait plus ou moins à sentir Branco s’écrouler sur lui. Rien qu’au rythme profond et désordonné de sa respiration, il devina à quel point celui-ci devait être ravagé par cette fatigue qui nous submerge toujours après un orgasme puissant, mais il n’en fut rien. Au contraire, Branco reprit le mouvement et s’enfonça si profondément que Will poussa un cri sous une vive douleur, aussitôt suivie par une explosion de plaisir qui se propagea, du plus profond de son corps, jusqu’à sa tête, l’aveuglant presque, alors que leurs deux corps étaient de nouveau collés l’un à l’autre. Branco resta ainsi quelques secondes de plus, avant de recommencer encore une fois, poussant chaque fois un grognement d’aise. Pratiquement plaqué contre le montant de l’avant du lit, Will roula sur le côté, obligeant son amant à quitter son corps.
- Arrête, haleta-t-il, encore dans les brumes du plaisir. Ça va pas non ? Tu veux me couper en deux ou quoi ?
Toujours au-dessus de lui, Branco sourit, le corps couvert de sueur. Il ne se souvenait pas avoir déjà ressenti ça. C’était bien plus fort et bien plus brûlant que tout le sexe auquel il avait déjà goûté. Peut-être parce qu’il l’avait attendu longtemps. Ou peut-être …
- Petit joueur, sourit-il en voyant que Will avait fermé les yeux, ne me dis pas que tu es déjà fatigué ?
Rouvrant les yeux dans un froncement de sourcil, Will enserra la taille de son partenaire de ses deux jambes puissantes et les fit basculer tous les deux. En quelques centièmes de secondes, Branco se retrouva allongé dos au matelas, Will le chevauchant. Avec un sourire des plus excitants, celui-ci se pencha sur lui, jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent, mais se garda bien de l’embrasser. Il se contenta de lui murmurer :
- On va voir lequel des deux va fatiguer l’autre en premier !
Puis il s’empala sur son sexe, arrachant un grognement de surprise et de plaisir à son compagnon.
***
Branco ne se souvenait pas avoir déjà ressenti une telle fatigue. Il était comme vidé de l’intérieur, vidé de toutes ses forces et de toute sa volonté. Il avait conscience d’avoir les yeux fermés, conscience d’être allongé sur le ventre, conscience de rêver. Ou peut-être pas ? En tout cas, cette chaleur, cette peau contre la sienne, cette odeur de sexe brûlante et sucrée, tout ça, il le sentait. Will était à ses côtés.
Il n’y avait plus aucun bruit dans la chambre. Plus depuis deux ou trois heures. Les deux amants s’étaient entièrement abandonné à plusieurs accouplements sauvages avant de finalement s’écrouler d’épuisement, pour s’endormir dans la minute. Comme si, en une seule nuit, ils avaient rattrapé les sept jours d’abstinence qu’ils s’étaient imposés. Branco n’avait pas souvenir de s’être un jour autant donné. Etait-ce pareil pour Will ?
Toujours plongé dans les brumes du sommeil qui précède tout juste le réveil, Branco sentit quelque chose frôler ses épais cheveux noirs. Il n’eut aucune réaction. Certainement un courant d’air, ou la respiration paisible de Will qui venait de changer de position tout près de lui. Mais cela recommença, plus puissamment cette fois, et Branco identifia une main chaude caressant ses cheveux. Il grogna, histoire de faire savoir à son compagnon que ça ne lui plaisait que très moyennement, mais un faible rire lui parvint avant que quelque chose ne s’écrase durement sur son nez.
Agacé, il se frotta le visage sur le coussin pour chasser le léger chatouillis, et ouvrit les yeux pour fixer Will. En quelques secondes, il fit la mise au point, et c’est un visage souriant et repus, les cheveux en bataille, qu’il put admirer tout à loisir. Il grogna.
- T’es vraiment chiant, bougonna-t-il d’une voix pâteuse, fous-moi la paix !
- Aux dernières nouvelles, je fais encore ce que je veux, répliqua Will sans se départir de son sourire.
Tout en parlant, Branco enfonça son visage dans son oreiller, ce qui transforma sa réplique ainsi :
- T’es vraiment qu’un p’tit houmffourmou …
- Mais oui.
Quelques secondes s’écroulèrent ainsi, Branco dans son coussin, Will la tête appuyé sur un coude, qui le regardait en souriant.
- Hey ? appela ce dernier dans un murmure. T’as bavé.
Dans un soupir mi-agacé, mi-amusé, Branco se redressa sur le lit, et s’étira tout en déclarant :
- Aux dernières nouvelles, je fais encore ce que je veux !
Puis il se leva et se dirigea vers la salle de bain d’un pas lourd, totalement nu sous les faibles rayons du soleil d’hiver qui pointaient au travers des rideaux de la chambre, et tout ça sous le regard gourmand de son amant. Puis il claqua la porte derrière lui. Souriant, Will se laissa tomber dos sur le matelas, et se mit à contempler le plafond.
Lorsque l’eau brûlante de la douche toucha sa peau, Branco frissonna en claquant des dents, puis savoura cette sensation de pur bien-être, que seule l’eau brûlante d’une douche peut vous procurer. Il ferma les yeux et leva le visage, accueillant l’eau qui tombait du pommeau comme une bénédiction. Il avait l’impression d’avoir disputé le plus dur de tous les combats de boxe de sa jeunesse ! Will n’avait eu de cesse d’en réclamer toujours plus, le poussant bien au-delà des limites de ses performances habituelles et, bien qu’il ait eu l’impression d’avoir dû lutter toute la nuit avec un magicien de la perversité qui absorbait toute son énergie vitale en le chevauchant avec maitrise et puissance, Branco ne s’était jamais senti aussi bien ! Il se sentait rempli d’une toute nouvelle force, de quelque chose de léger et de chaud, que Will semblait lui avoir transmis. Une autre énergie, comme venue d’un autre monde. Du corps de Will.
D’ailleurs, si son amant ne lui avait pas précisé plus tôt dans la nuit, avant qu’ils ne se jettent corps et âme l’un sur l’autre, jamais Branco n’aurait pu imaginer, après ces heures de sexe intense, que Will n’avait pas pour habitude d’être le dominé. Il avait été parfait, en réalité.
Branco s’accorda plusieurs minutes pour se remémorer les moments les plus forts de cette nuit, les moments où il avait joui sans retenue dans le corps de son amant, les moments où il avait léché et mordu chaque parcelle de sa peau, les moments où les cris de Will raisonnaient comme une douce litanie à ses oreilles. La plus belle des mélodies.
C’est alors qu’une autre chanson le tira de ses pensées. Depuis la chambre, il entendit son téléphone portable l’avertir d’un nouveau message reçu. Et, à en juger par la musique, il s’agissait de Marc. Baissant la tête pour laisser l’eau tomber directement sur sa nuque, Branco fixa ses pieds.
Depuis qu’ils avaient quitté Paris, et laissé son contact derrière eux, celui-ci avait pour ordre de lui envoyer un message toutes les trois heures, sauf la nuit. Ainsi, Branco savait s’il était toujours vivant ou non. Il avait été préférable pour eux de se séparer, car ensemble, ils étaient une cible plus facile à abattre. Marc était donc parti de son côté, empruntant sa moto, pour se réfugier quelque part à Paris – toujours à la capitale, car il continuait malgré tout de recevoir ses ordres de l’organisation. Mais avaient-ils bien fait ? Pour l’instant, une semaine après s’être séparés, ils étaient encore tous les trois en vie, et c’était une bonne nouvelle. Mais, durant les sept jours, ni lui ni Will n’avaient rediscuté de la façon dont ils se sortiraient de ce guêpier. Comment parvenir jusqu’à Chin ? Comment l’approcher par l’intermédiaire du père de Yohann ? Comment échapper à cet ennemi invisible qui avait tant de fois tenté de les tuer ? Arriveraient-ils enfin à se sortir de ce merdier ?!
Alors que Branco était en proie à ce genre de question, Will, lui, se tracassait avec d’autres. A quoi allait désormais ressembler leur quotidien maintenant qu’ils avaient couché ensemble ? Cela pouvait-il gêner leur mission ? L’organisation allait-elle être mise au courant et, si oui, comment allait-elle réagir ? Devait-il rejoindre Branco sous sa douche ? L’ignorer et tenter de se rendormir, même s’il s’en savait incapable ? Préparer un petit déjeuner pour le surprendre ? S’enfuir en courant ? Se taper la tête contre un mur ?
Toujours prostré et immobile sous le jet d’eau chaude, Branco redressa vivement la tête, les yeux écarquillés et le cœur battant la chamade, ignorant l’eau qui lui coulait dans les yeux. Il l’avait complètement oublié, mais c’était aujourd’hui qu’arrivait sa sœur, Maria !
***
Il paraît tout de suite plus long le chemin pour rentrer, hein ?! Mais voilà, chose promise chose due et à partir de là, les garçons seront tout de beaucoup plus libérés ^^
Hitsuki : Misère, un fan-club de Danouch, quelle mauvaise idée… tu sais pas dans quoi tu t’embarques, tu vas vite te retrouver dépassée lol
Bisous, bisous !
Présentation des histoires
MON SECRET DE FAMILLE :
Raphaël mène une vie (presque) normale entre les études, le boulot et la famille ; du jour au lendemain, il se retrouve sans étude, sans boulot, sans famille, pourchassé par des types sans foi ni loi. Surgit alors la terrible vérité sur sa naissance et une traque qui va le mener jusqu’à ses origines. Croyant lutter seul pour sa survie contre une organisation illicite, il va peu à peu trouver des alliés dans les personnes les moins susceptibles de l’aider. Le danger et l’urgence vont révéler l’affection indéfectible qui les lie les uns aux autres et effacer le ressentiment qu’ils croyaient pourtant indélébile. Mais les bons sentiments seront-ils suffisants pour survivre ?
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Steph n’ose pas avouer à sa mère qu’il est gay. Le problème, c’est que son beau-père est au courant et lui impose un odieux chantage. Pour faire face financièrement, il a arrêté ses études et travaille sous les ordres de son meilleur ami qui l’a engagé afin de l’aider. Confortablement installé quand il est dans les bras de son petit ami, le couple bat de l’aile, conséquence des machinations du beau-père. Quand Fred apprend que Steph l’a trompé, il tente, malgré tout, de le récupérer mais découvre qu’il a été rapidement remplacé…
Yaoi / finie
JAMAIS UN SANS DEUX :
Zach est étudiant en droit qui tente d’obtenir sa quatrième année. Orphelin, il jongle son temps libre avec ses devoirs et la surveillance de ses camarades plus jeunes dans le pensionnat. Quand son frère le contacte après plus de dix ans d’absence pour l’inviter à son mariage, la tentation est plus forte que lui et c’est le cœur au bord de la crise qu’il s’y rend. Il ne sait pas encore qu’il fera la rencontre de Nolan, le frère de sa future belle-sœur. Ce jour-là, ce n’est pas une seule union qui sera célébrée. Leur histoire ne fera que commencer. Quand l’un orphelin essaie de retrouver son frère, l’autre, étudiant en dernière année de thèse et chargé de TD, compose avec son propre traumatisme. Si la douleur les rapprochera, elle fera également tout son possible pour les éloigner.
Yaoi / finie
En co-prod avec Danouch
UN AMOUR EXPLOSIF :
Harcelé par son ami d’enfance et petit dernier d’une famille nombreuse, Elliot brille aussi bien par ses résultats que par son impertinence, tiraillé par de nombreux sentiments intérieurs. Si ses parents sont au courant de son homosexualité, son père a du mal à l’accepter et Elliot se montre discret. Cependant, instable, son cœur ne manquera pas d’exploser et Elliot se renfermera de plus en plus sur lui-même malgré le soutien de ses frères. Il tombait lentement en dépression jusqu’à ce qu’il rencontre Sieg, un jeune homme calme et affectueux qui lui apporte peu à peu la douceur dont il a besoin. Encore faut-il qu’Elliot ne craque pas avant…
Yaoi / finie
AGORA
Lillyan est le fils du plus puissant forgeron de la région, Shinrei est le fils de l’Amiral. Le premier plus proche de la nature et des animaux, le second plus sensible à l’art de la diplomatie et des armes, ils ont été élevés ensembles, dans l’harmonie de leurs familles en apprenant à contrôler leurs pouvoirs jusqu’à la cérémonie de l’âge adulte. Leur avenir est contrarié quand ils se retrouvent au cœur d’un complot, accusé du crime de lèse-majesté. Sifflé comme la peste, Lillyan est obligé de quitter la ville et seul le soutien inconditionnel de son meilleur ami lui est acquis. Traqués par les forces de l’ordre, les deux garçons vont tenter de déjouer le terrible complot sans se douter qu’une force plus maléfique que leurs pouvoirs les contrôle depuis le début, tapie dans l’ombre, attendant son heure pour frapper.
Yaoi / fantasy / finie
En co-prod avec Danouch
LES OMBRES DU DIABLE :
Renié par sa famille à cause de son homosexualité, Will, un jeune étudiant en sport, tente de s’en sortir financièrement en intégrant une organisation qui élimine les divers représentants de l’Etat corrompus. Recruté depuis peu, on lui impose soudain un co-équipier, Branco, afin de le former. Leur première mission sera un fiasco mais les deux jeunes hommes ne sont pas au bout de leurs surprises.
Yaoi / aventure / en cours
En co-prod avec Gabie
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Sur l'insistance de plusieurs lectrices, je me suis enfin mise à la rédaction de la présentation des histoires présentes sur ce blog. Pfiou, c'était long mais nécessaire, je le reconnais. Vos efforts n'auront pas été vains, mesdemoiselles, même si vous-mêmes avez dû faire sans ! Dites-vous que vous avez oeuvré pour les générations futures ^^
J'en profite pour rappeler deux/trois choses (tant qu'à faire).
Tous ces textes m'appartiennent et sortent de l'imagination fertile de mon petit cerveau. Je ne prétends pas révolutionner la littérature, juste me faire plaisir en lachant la bride et vous faire partager tous ces moments. Loin d'être gaies ou joyeuses, les héros sont souvent torturés par leurs sentiments mais ils ont tout de même droit à des moments de bonheur. De plus, vous pouvez être assuré(e)s d'y trouver des happy ends dans la plupart des cas (même dans les co-prod, mon influence a suffit, pour le moment, pour sauver les personnages et leur faire vivre des jours heureux) !
Le yaoi, qu'est-ce que c'est ? Ce sont des relations, explicites, entre hommes. Les scènes de sexe, si elles sont présentes, sont rarement crues et plutôt ponctuelles, même si cet aspect évolue au fur et à mesure des histoires. Vous voilà prévenu(e)s !
Bonne lecture !
Lilly.
Chapitre 11
- C’est quoi, ça ? Grommela Branco.
- Arrête de faire le rabat-joie, le réprimanda Will, las.
Les deux garçons s’assirent dans la C3 grise tout confort de Will.
- Tu vis dans une chambre de neuf mètres carrés et ta caisse est limite plus confortable ?
- Elle est plus confortable mais je suis trop grand pour dormir dedans. Lâche l’affaire. C’est pas moi qui paye : mon daron a un gentil petit banquier des plus incompétents qui continuent de payer l’assurance et de me verser cent euros d’entretien par mois.
- T’as pas pensé à la vendre et à rentabiliser les cents euros ?
- Sans caisse, je peux pas aller bien loin. C’est vrai que j’y ai déjà pensé mais la perte serait plus grosse encore.
- Et une moto ?
- Bah, le contrat joue sur la C3, si je me prends une moto, je pourrai pas transférer le contrat sans l’avertir puisque c’est lui qui paye. Puis je m’en fous, du moment que je peux rouler.
Branco s’assit à la place du conducteur sous le regard méfiant du propriétaire mais Will ne pouvait décemment pas prétendre à la conduite dans son état. La chatte était roulée en boule sur la banquette arrière. Will n’avait même pas pesté contre les poils que la chatte pourrait laisser. Les deux bagages dans le coffre, Kitty à ses pieds, Will programma le GPS pour pouvoir dormir tranquille. Il avait préparé une feuille de route sur une feuille A4, au cas où l’engin serait défectueux, sans que Branco ne les emmenât au fin fond du sud de la France.
- T’es sûr de ta planque ? Douta Branco une nouvelle fois.
- Mais oui. Tu bousilles ma voiture et je t’assure que c’est pas le bide que je te trouerai alors fais gaffe.
Le conducteur lui jeta un regard noir et enclencha la première pour rouler à une allure croisière dans la capitale. Branco n’avait même pas atteint l’A13 que le gosse et le chien dormaient à poings fermés. Will, la tête posée contre la vitre, entrouvait légèrement la bouche, ce qui le faisait sourire. Il soupira. Depuis le début, cette affaire les menait en bateau et Will ne jouait pas entièrement franc-jeu avec lui. Bon, il devait bien admettre que lui aussi se gardait des secrets. Enfin, il avait plus ou moins saisi l’implication de son ex mais de là à l’imaginer encore plus cinglé que lui-même, ça l’insultait. D’un geste sûr, Branco releva une mèche du jeune homme qui lui cachait les yeux. Il essaierait de ne pas le tuer, ce gamin, et peut-être qu’il finirait par l’apprécier.
Les longs kilomètres d’autoroute avaient quelque chose d’apaisant. C’était une idée de Will. Quitte à se planquer pendant deux semaines, autant aller dans un endroit sympa. Or, sa famille possédait une maison en Normandie dans laquelle ils ne se rendaient jamais, encore moins pendant les vacances de noël où la ville était fantomatique. C’était une de ces stations balnéaires désertes à la fin de la belle saison. Ce qui inquiétait Branco, c’est que quelqu’un pouvait très bien décider d’y aller à ce moment-là.
- Quand bien même. Le pauvre n’aura pas eu le temps de faire un pas que tu l’auras déjà descendu. De quoi as-tu peur ? Lui avait répliqué Will.
Sans embouteillage, Branco en avait pour trois heures de route maximum. Il décida de ne pas prendre de pause et enchaîna les péages sans problème. Le télépéage de Will était très pratique : non seulement ça évitait à Branco de payer mais en plus, il ne s’arrêtait même pas, tout juste devait-il ralentir pour laisser la barrière se relever.
Progressivement, il sentait qu’il approchait de sa destination car les panneaux routiers devenaient de plus en plus précis. Le paysage alternait entre champs interminables et arbres vertigineux. Si les voitures ne brillaient pas par leur présence, Branco avait remarqué que les camions faisaient la queue leu leu sur la voie de droite.
Enfin, il dépassa Caen pour arriver dans la ville de Ouistreham. Comme toute ville normande digne de ce nom, la brume plongeait sur les bâtiments et la mélancolie gagnait les rues. Celles-ci étaient effectivement désertes, tout juste si quelques voitures attendaient devant lui le passage au feu vert. Will n’avait pas ouvert l’œil de tout le trajet. Il le secoua gentiment une fois la voiture garée devant le numéro 38 de l’avenue Guillaume le conquérant.
- Couvre-toi, on est arrivés.
- Merci.
Les deux garçons ne traînèrent pas à vider la voiture à cause du froid. Mordant et paralysant, il ne fallait pas plus de dix minutes pour être transformés en glaçons. Les animaux sous le bras et les bagages portés sous l’autre, Branco piétinait sur place, le temps que Will allât chercher les clefs. Il ouvrit le portail par derrière puis la porte de maison. A l’intérieur, ce n’était guère mieux. Personne n’avait été prévenu de mettre le chauffage. Une grande cheminée trônait au milieu du salon.
- Les chambres sont à l’étage, lui annonça-t-il en trépignant sur place et soufflant un peu d’air chaud sur les mains. Je vais chercher du bois dans le garage.
Branco le laissa prendre la directive. A l’étage, trois chambres se juxtaposaient pour une salle de bain. La décoration était vieillotte et on sentait bien que personne n’y avait habité depuis un bon bout de temps. Le papier jauni par le temps laissait entrevoir des petites fleurs roses. Branco fit le tour des chambres. Dans la première était installé un lit superposé et un berceau pour bébé. Ambiance morbide : il ne voulait pas passer à travers le matelas et atterrir sur Kitty qui lui mordrait les fesses ni trop prêt de la salle de bain avec les bruits de douche. La seconde offrait deux lits jumeaux, la troisième un grand lit double. Branco afficha un sourire et posa les bagages.
Will le rejoignit, essoufflé, le visage pâle.
- T’es incorrigible, toi, hein ? Lança-t-il, un sourire aux lèvres.
- C’est quoi, cette maison ? Elle dégage quelque chose de triste.
Will regarda autour de lui et le considéra un moment en gardant le silence.
- La maison familiale, répondit-il enfin. Ça te laisse imaginer l’ambiance que c’est à la maison.
Le rez-de-chaussée était composé d’une seule et grande pièce. On devinait que le mur avait été cassé entre le salon et la cuisine. Aujourd’hui, seuls les meubles laissaient supposer la disposition des pièces. Bien qu’abandonné, tout était dernier cri et grand confort. Les plaques chauffantes hyper fines et le frigo américain conversaient avec le canapé en angle écru, disposé en face de la télévision grand écran 105 pouces. Derrière, la salle à manger était éclairé par un lustre en cristal qui devait valoir son pesant d’or. Les murs étaient blancs, ce qui ajoutait encore à la luminosité de la pièce.
- Dis donc, y a un sacré décalage entre le bas et le haut.
- Ouais ! S’exclama Will. Les travaux ont été entrepris en bas mais pas en haut. Ma mère a un sacré goût pour la décoration mais elle n’a pas voulu trop s’investir ici. Tu verrais l’appart à Paris, il est vraiment somptueux, rien à voir avec ici. T’as l’impression de… bah, de vivre dans un palace. Tu sais, toutes ces demeures victoriennes que tu vois que dans les films et que t’as l’impression que ce ne sont que pour les films ou pour Disney ? Bah, c’est ce genre-là avec un escalier large de cinq mètres tout en marbre et le tapis rouge, bien sûr. T’as un majordome qui te sert du champagne et…
- T’as un majordome ? L’interrompit Branco.
- Bah, nan, pas moi, les vieux. Et puis, la salle de jeux. Le billard d’époque avec les queues en chêne massif, des orchidées qui fleurissent toute la maison. Si c’est toi qui les arrose, elles crèvent en deux jours mais avec ta mère, t’as l’impression qu’elles illuminent la pièce entière.
- T’as un majordome, insista Branco, une salle de jeux et un jardin intérieur ? Et tes parents te laissent croupir dans neuf mètres carrés ? Conclut-il presque en hurlant.
- Arrête de parler de ça… répéta Will, durement. C’est pas le sujet. Faut savoir faire la part des choses.
- Mais comment tu peux laisser faire ça ?! Bordel, t’as failli crever avec une balle dans le ventre et l’opération était limite plus risquée que le reste alors que ton père aurait pu te faire opérer dans une chambre privée avec un médecin et une infirmière personnels ?
Will garda le silence. Son visage n’exprimait ni résignation ni lassitude ni colère. Il était normal. Et Branco supportait de moins en moins l’expression apparemment banale qu’il abordait à propos de ses parents alors qu’il vivait presque dans la misère. Will finit par s’affaler sur le canapé, après avoir allumé la télévision. Branco lui arracha brusquement la télécommande. Will l’observa sans rien dire.
- Pourquoi tu te laisses faire comme ça ? C’est leur donner raison, à ces salauds.
- Ce sont mes parents, lâcha Will, laconique. Et c’est comme ça. Maintenant, quoi, tu vas continuer à brailler ou tu viens te poser sur le canapé ?
- Je sors.
Will regarda Branco disparaître dans le froid hivernal et glacial, les épaules voutées et le cou serré, luttant toujours contre la rivalité. Il soupira. La chatte –dont il ne connaissait toujours pas le nom- sauta sur ses genoux, comme pour s’excuser de l’attitude de son maître. Will la gratta sur le crâne, entre les deux oreilles, et Kitty sauta à son tour sur le canapé pour réclamer sa part légitime. Les deux bêtes se jaugèrent du regard, chien et chat se reniflèrent et durent constater qu’il était plus intelligent de partager que de se battre. Assis en boule de chaque côté du garçon, Will, qui avait prévu de feuilleter un magazine vieux de cinq ans, regarda la télévision en les gratouillant.
Kitty n’avait pas connu cette maison mais Will se souvenait bien des moments passés avec son frère et sa sœur, entourés de leurs parents. Il ne devait pas y penser, c’était fini et ressasser ses souvenirs avaient déjà failli le détruire une première fois. Alors pourquoi y être retourné ?
Une partie de lui se cachait derrière l’aspect pragmatique de la question mais la partie sentimentale n’y était pas pour rien. Passer les fêtes ici, c’était renouer un peu avec lui-même. Branco rentra une heure et demie plus tard, couvert de neige, les lèvres glacées et le bout des doigts paralysés, portant des sacs de provision. Pendant un instant, Will le superposa à l’image de son frère. Il chassa cette hallucination et se leva pour l’accueillir. Il lui ôta son manteau qu’il mit à tremper dans la salle de bain et lui prépara un thé, vestiges d’une ancienne époque. Il le fit asseoir sur le canapé et le frictionna avec ses bras.
- Bois le thé. Je sais que c’est pas bon mais ça te fera du bien.
- Tu sais, une bonne partie de jambe en l’air, ça me réchauffera bien mieux qu’une misérable tasse de thé.
- Si tu peux encore dire des conneries, c’est que tout va bien.
Branco lui fit une moue de chien battu. Will rigola et lui donna un coup de coude. Mais il finit quand même par s’allonger au creux de ses bras. Le froid était allé jusqu’à imprégner Branco de son odeur mais celui-ci conservait une odeur de transpiration après avoir conduit toute l’après-midi. Il devait reconnaître que cette position n’était pas désagréable et qu’il se sentait, malgré tout, en sécurité avec lui. Mais de là à lui ouvrir ses cuisses, il y avait un pas qu’il n’était pas sûr de vouloir franchir. Ils se prenaient suffisamment la tête tous les deux pour en plus rajouter le sexe. A moins que ce ne soit ça qui résolve le tout…
Puisqu’il avait été renié de la famille, personne n’irait songer à les débusquer dans le fin fond de la Normandie. Il pourrait enfin se reposer et récupérer le temps nécessaire afin qu’il ne soit plus gêné par sa blessure. Celle-ci avait déjà bien évolué avec la guérison forcée que Will lui avait fait subir. Mais il ressentait, à présent, à puissance mille le contrecoup de ses échappées.
La mer était à cinq minutes de la maison et une rue entière de commerces permettait de faire un peu de shopping même si, bien sûr, tous n’étaient pas ouverts. L’hiver, Ouistreham ressemblait à une ville fantôme alors quoi de mieux pour des gens qui ne voulaient pas être vus, que de s’y cacher ?
- Tu veux te baigner par ce temps ? Questionna Branco, suspicieux.
- Mais non, idiot. La mer doit être à dix degrés. On pourra quand même se balader sur la plage. Ça me fortifiera les muscles des jambes.
- Ça va être romantique, songea Branco. Toi, moi et Kitty qui gambade joyeusement, la truffe pleine de sable. Un vrai petit couple.
Will leva les yeux au ciel, il se blottit néanmoins un peu plus contre la poitrine de Branco. Ce dernier se passa de commentaires mais resserra un peu sur sa prise sur le jeune homme. Les deux garçons s’endormirent en laissant les provisions encombrer le sol de la cuisine. Vue la température, elles ne risquaient pas de se réchauffer et seule la position et le feu de cheminée permettaient aux garçons de ne pas mourir de froid. On se croirait au pôle nord.
Will se réveilla à cause de la faim. Branco dormait. Toutefois, si quelqu’un entrait sans prévenir, Will ne doutait pas que la balle serait déjà fichée dans le crâne du visiteur importun. Il n’avait pas tellement envie de quitter la chaleur dans laquelle il était confortablement niché mais son estomac criait famine. Il posa un baiser sur le nez de Branco avant de se contorsionner pour sortir de là sans le réveiller. Il avait même pensé aux croquettes pour chat et pour chien. Will leur dénicha une gamelle chacune et leur donna à manger. Comme il n’avait pas envie de faire à manger, il fit juste bouillir des pâtes. Il regarda l’heure, il n’était pas si tard puisqu’il était neuf heures du soir.
Il se mit à zapper sur les chaînes de la télévision, pour éviter de se rendormir. Raté. Quand il s’éveilla à dix heures le lendemain matin, Branco était toujours affalé sur le canapé. Heureusement qu’il avait nourri les bêtes quand il s’était levé la veille. L’eau dans la casserole devait être glacée. Branco se réveilla peu de temps après lui mais il n’avait pas plus envie de bouger. Au final, les deux garçons passèrent une bonne semaine sur ce canapé, l’un sur l’autre, à se réconforter et à se réchauffer. Dans le silence, ils pansaient leurs blessures respectives en s’apportant simplement la présence dont ils avaient besoin. Will prenait plaisir à se réveiller dans les bras d’un ami, sans plus supporter cette solitude qui l’étouffait peu à peu. De ne pas fêter seul cette année encore l’une des plus importantes fêtes familiales. Branco, lui, ne semblait pas réceptif à ce genre de festivités. Will avait tout de même conservé son âme d’enfant, celle qui lui permettait de concevoir encore la vie positivement malgré ce qui lui était arrivé.
- Viens, on va marcher un peu.
- Ça va, ta blessure ?
Tous les jours, Branco lui enlevait le bandage, nettoyait la plaie avec de l’alcool auquel Will avait fini par s’habituer. Ça prenait une petite heure mais à chaque fois, Will se sentait plus sain. Ça faisait cinq jours qu’il se laissait aller à une totale fainéantise. Il avait passé son temps à dormir, calé au bord du lit. Branco n’avait pas beaucoup plus bougé. Il passait son temps à taquiner Will, qui lâchait quelques rires. Ils parlaient peu mais ils n’en avaient pas besoin. Les deux bestioles étaient en boule à leurs pieds et ne se quittaient plus. Chacun avait trouvé son rythme et leur vie s’écoulait lentement, dans la douceur de la réconciliation.
Ça leur avait fait beaucoup de bien, maintenant, Will se sentait l’envie de prendre l’air vivifiant de la Normandie.
- Oui, c’est bon. Et ce n’est pas loin. Tu n’as pas envie ?
- Je t’accompagne.
La chienne s’élança joyeusement dans la rue où la laisse n’était pas nécessaire. Ils tournèrent à gauche et remontèrent la rue de la mer pour gagner la plage. Le quartier était entièrement pavillonnaire, pas spécialement luxueux mais agréable à vivre. Les petites maisons blanches se collaient aux unes et aux autres.
Ils marchèrent lentement puisqu’ils n’étaient pas pressés et cela leur permettait de profiter un peu de la balade. Will glissa subrepticement sa main dans celle de Branco. Ce dernier, étonné, braqua brusquement son regard sur la droite mais Will conservait un visage impassible, un peu perdu dans le lointain, comme s’il ne se rendait pas compte de la passion qu’il venait de déclencher par ce simple geste.
- Tu venais souvent ici avec tes parents, n’est-ce pas ? Demanda-t-il pour changer de sujet. Tu connais le chemin par cœur.
- Oh, c’est pas très compliqué à retenir, tu sauras revenir sans moi. Il suffit d’aller tout droit et de tourner à gauche sur l’avenue du phare.
- Pourquoi as-tu tenu à revenir ici ? Trancha Branco.
Ils étaient arrivés sur la plage. A gauche, le casino attirait les gens comme les guêpes avec le miel ; à droite, le mini-kart résonnait de rires d’enfant éteints en cette période. Will garda le silence et gagna le bord de mer. Un spectacle gris et morne les attendait. Avec le froid qui régnait, c’était étonnant qu’elle ne se fût pas transformée en patinoire géante. Légèrement frissonnant, Will s’adossa contre l’une des petites cabines de plage.
- Tu tiens vraiment à parler de mes parents ?
- Oui. Je préfère prévenir que guérir. Ne me fais pas croire que ça n’a aucune signification pour toi, de venir ici.
- Toi, prévenir ? Rigola Will. Okay, okay. En vérité, c’est assez compliqué d’en parler.
- Tu ne le sauras pas que tu n’auras essayé.
- Bof, tu sais, c’est juste l’une de ces innombrables familles qui refusent que leur fils soit gay. Y a pas de quoi en faire un drame.
- Je t’ai vu en train de délirer sous l’effet de la fièvre. Ne dis pas que ça ne t’a pas affecté, tu n’as pas besoin de jouer les durs avec moi, je sais que tu peux être aussi froid que l’acier.
- Tu as déjà vu trop de choses en moi, répliqua Will en marmonnant. Je ne suis pas sûr que tu en saches plus soit bénéfique.
- Je ne m’en servirai pas contre toi.
- Je sais… Mais je ne suis pas quelqu’un d’expressif.
- Ça, c’est ce que tu crois. Comment t’aurais-je percé à jour si facilement sinon ?
- Parce que tu peux malgré tout te montrer observateur ?
Lorsque Kitty revint en courant sur Will avec un bâton dans la gueule, le silence reprit.
- A l’époque, cette fille n’était pas encore mon contact mais c’est elle qui est à l’origine de tout ça, commença Will après avoir relancé le bout de bois. Comme je peux être parfois mégalomane, je me demande même si ce n’est pas un coup de l’organisation pour venir me recruter plus facilement par derrière ; d’autant qu’ils avaient un mobile tout trouvé : mon père. Je ne sais pas si ça fait partie de leurs attributions de détruire un futur agent pour mieux le recruter.
- T’as repoussé ses avances ?
- Celles de son père.
Branco s’étrangla.
- J’étais dans une passe assez mauvaise. Je venais de me rendre compte que j’étais gay, enfin, disons que j’étais passé à l’acte et que, bah, ça m’avait plu. Je n’en avais pas honte mais le milieu dans lequel je vivais ne me permettait pas de l’assumer ou du moins, n’étais-je pas prêt à supporter toutes les conséquences.
« Cette fille, à la base l’amie d’un pote, avait organisé une fête chez elle, le genre de fêtes où personne n’est invité mais où toute la ville se retrouve. Au début, je ne l’ai même pas aperçu mais j’ai senti que quelqu’un me suivait. Ce mec était complètement dingue, il me suivait partout, il savait où j’habitais, m’attendait –sans jamais m’accoster- au lycée et m’avait appelé sans prononcer un mot, juste pour que j’aie son numéro dans mon portable. J’ai vraiment flippé même si je savais déjà me défendre.
- Seulement tu n’as pas posé de plainte.
- J’avais trop peur des conséquences, je savais mes parents complètement homophobes, mon frère et ma sœur n’avaient pas d’opinion sur le sujet, probablement parce que ça ne les concernait pas.
« Un jour comme un autre, en ouvrant la porte de ma chambre, j’ai vu par terre un papier déchiré dans le journal, le suicide d’un homme âgé d’une cinquantaine d’années. J’étais terrifié. Qui avait posé ça là ? Au vu et au su de toute la maisonnée, en pleine nuit, sans faire un bruit ? J’ai mis du temps avant de descendre pour reprendre mes esprits. Mes parents m’attendaient, mon père m’a mis une gifle. J’ai pas eu besoin d’un long discours pour savoir ce qui m’attendait. J’ai eu la rossée de ma vie et le lendemain, j’étais à la rue. Voilà, c’est bête comme bonjour, hein ?
C’est bête comme bonjour et pourtant cette histoire le remuait à chaque fois qu’il y songeait et quand ça le prenait, la nuit, son estomac se tordait dans tous les sens jusqu’à vomir dans ses toilettes à l’autre bout de l’étage. Non, ce n’était pas humain de se faire ratatiner en bouillie par l’homme qui vous a mis au monde.
- Je n’avais pas dix-huit ans, aucun diplôme, personne ne voulait me donner de boulot. C’est là que j’ai été contacté par l’organisation, via son intermédiaire, cracha Will. Je n’avais pas le choix. Mon père a tellement d’influence dans la ville que me couper les vivres était un jeu d’enfant pour lui. L’organisation était la seule chose qui échappait un tant soit peu à son contrôle.
- Tu n’as pas pensé que ce mystérieux pervers était un agent –ennemi ou ami- peu doué chargé de te surveiller ?
- Après coup, si, bien sûr. C’est un peu pour ça aussi que j’ai accepté de bosser pour eux, pour tirer cette affaire au clair. Le problème, c’est que je n’arrive pas à avoir l’esprit clair sur tout ça. C’est simple pourtant, je sais qu’il y a un indice qui m’échappe alors qu’il est là, juste sous mes yeux. Ça me met encore plus en boule.
- Et tu crois que revenir sur les terres de ton enfance peut t’aider ?
- Non, c’était juste pour faire une pause. Je n’ai pas envie de parler de flics corrompus, de truands et de mouchards !
Will posa sa tête tomba comme une tuile sur l’épaule de Branco. Il ferma les yeux pour remettre un peu d’ordre dans ses idées. Kitty, soucieuse, était revenue aux côtés de son maître ; de la truffe, elle lui réclamait des caresses. Will obéit comme un automate. Branco passa ses bras autour de lui et ferma ses mains sur son torse. Il sentit la boule qui lui comprimait la poitrine et tout son corps trembler. Ils restèrent comme ça, sans bouger, ressentant à peine le froid et encore moins le vent qui les fouettait au visage. Le temps pour Will de retrouver ses esprits et son calme.
Si Branco avait décelé les faiblesses de Will, ce dernier avait su voir en lui la parcelle d’humanité qu’il cachait loin au fond de son cœur, derrière son sarcasme et ses rictus.
« Tu n’es qu’un trou dans tous les sens du terme : tu peux l’offrir à des pédales sans foi ni loi, pour moi, il y a un grand trou là où tu te tiens. Je ne te vois pas, je ne t’entends pas ! »
Depuis le sexe avait pris la couleur de la trahison et de la violence, il ne représentait plus rien si ce n’est un instinct animal et primaire de se vider les couilles.
- Si tu veux fêter noël en famille, tu regretteras d’avoir connu Maria.
- Je crois qu’avec toi, j’ai un bon aperçu de la famille Santana.
Branco lui enfonça son poing dans le crâne et Will lâcha un petit rire.
- On rentre ? Je me les gèle.
- Tu veux manger où, ce soir ?
- Mh, puisque tu me le demandes, je connais une bonne brasserie au coin de la rue piétonne. Je pense qu’elle est ouverte. On a encore un peu de temps avant de manger. Ah ! Allons à la librairie.
Branco grommela, il préférait se geler les fesses que se traîner les pattes dans une librairie. Mais ce soir, il ne pouvait rien refuser à Will… comme s’il lui avait déjà refusé quoi que ce soit.
Là, Will retrouva sa bonne humeur. Ça faisait longtemps qu’il ne s’était pas fait plaisir. En passant à la caisse, il avait dans les bras cinq romans, une nouvelle série de mangas et trois petits livres d’histoire. C’est tout juste si Branco ne restait pas les bras ballants devant le rayon BD, le seul qui pouvait un tant soit peu l’intéressé.
- Y a quelque chose qui t’intéresse ? Lui demanda Will, tout joyeux, apparemment toute mélancolie envolée.
- Je te comprendrais jamais : comment tu peux mettre plus de cent euros dans des bouquins ?
- J’ai bien l’intention de profiter de ces deux semaines de vacances à glander.
- Et tout le travail que t’as en retard ?
- Joue pas les rabat-joie. Il faut seulement que j’appelle Van, mon assistant dans le club, et la scolarité de la fac à cause de mon absence prolongée.
- Tu vas leur dire quoi ?
- La vérité : j’ai pris une balle dans le bide en voulant jouer les héros parce qu’un imbécile ne savait pas se tenir. Ça me simplifiera la vie plutôt que de sortir un gros bobard. De toute manière, Van ne me croira jamais si je ne lui raconte pas un bobard à la hauteur. Vu qu’il assure les cours quand je ne suis pas là et que je ne l’ai même pas prévenu, je lui dois bien ça.
- Il se doute de quelque chose ?
- Non. Ah et puis, on pourra en profiter pour se balader un peu dans la région, Honfleur, Bayeux, c’est super chouette comme villes.
- Moi, je voudrais surtout visiter un peu le lit, marmonna Branco.
- Quoi ?
- Rien, rien. Profitons de cette dernière soirée tranquilles et tous les deux avant l’arrivée de la furie.
- Comme c’est romantique, se moqua Will.
Ils franchirent le seuil de la brasserie. Chaude et lumineuse, elle ressemblait à l’une de ces tavernes de l’ancien temps, bruyante et communicative. Il jeta un regard à Branco, dans lequel se mêlèrent sournoisement douceur et tristesse. Il secoua la tête : pour profiter de cette soirée comme ils l’entendaient, Will avait bien l’intention de s’empiffrer jusqu’à se faire éclater la panse.
***
MUAHAHAHAHAHAHA ! Bah ouais, un petit chapitre tout calme, ça fait un peu de bien après cette frénésie ! Will et Branco se rapprochent doucement, leur relation évolue mais y a toujours pas de sexe ! Niark ! Bon, okay, je vous l’avoue, ce sera dans le prochain chapitre (mais chuuuut !)…
Hitsuki : ah non, pitié, pas deux Danouch ! Déjà une, c’est beaucoup mais alors deux :D Il va se créer un fan-club, je suis pas sûr de m’en sortir vivante !! Prends n’importe qui d’autre comme exemple, je suis sûre qu’il est pas trop tard, ton cas est encore récupérable :p
Stéphy : Oui, leur relation est encore un peu floue, hein ? C’est normal que tu suives pas tout parce qu’eux-mêmes vont mettre du temps à mettre les choses au clair (si seulement, elles le seront !)… C’est le but de l’intrigue en même temps, hé hé !
Danouch : Oh, te revoilà ! Hein, j’ai dit quelque chose au-dessus qui t’a déplu ? Noooon, mais faudrait surtout pas que ça te donne des idées, n’est-ce pas, votre excellence XD !!
Et tiens, prends ça, dans les dents, d’abord, évidemment que rien n’est aussi simple avec nous ! On a à peine dépasser la dizaine de chapitres et toi, t’imagines que le chat est coupable. Doit vraiment y avoir un boulon qui a sauté quelque part !!!
Bon, pour les impatientes, je vous signale qu’une scène de sexe au douzième chapitre, c’est quand même exceptionnel, avec moi ! D’ailleurs, je dois dire que vous avez été assez patientes jusque-là :D
Bisous, bisous !!!
Chapitre 10
- Grouille-toi, plus vite on sera parti d’ici, mieux ça vaudra.
Après avoir fait trois pas supplémentaire, Branco s’arrêta brusquement. Will ne le suivait plus. Il se retourna, légèrement agacé. Ce gosse l’avait fait courir jusqu’à l’autre bout de Paris, simplement pour vérifier qu’il le sortirait bien du guêpier dans lequel il s’était lui-même fourré, et Branco n’était pas du genre à aimer qu’on se serve de lui comme ça. Et puis courir, c’était pas son truc non plus.
Figé quelques pas derrière lui, fixant le bout de papier sur lequel Médéric avait écrit un nom et une adresse, le visage de Will était blême et la main tremblante. Un bref moment, Branco crut que des rayons lasers allaient bientôt sortir de ses yeux pour réduire la pauvre feuille en cendre, mais il ne se passa rien. Après quelques secondes d’hésitation, il s’approcha prudemment. Sans oser rien dire, il se pencha par-dessus l’épaule de son jeune coéquipier, et lu un nom : Olivier Gauffillet, suivi d’une adresse située dans le 8ème, qui ne lui disait absolument rien. Un sourcil arqué, il fixa le visage blanc et crispé de colère de Will, et demanda tout de même, mais avec prudence :
- Un problème ?
- Ce mec … je le connais, répondit Will d’une voix hachée et vibrante, il est à la fac … avec Yohann et moi …
- Ah …
Nouveau silence. Branco se mit à réfléchir à vive allure. Jouer la carte de l’ironie ? Mauvaise idée, avec ce qu’il venait de se passer dans la planque de Médéric, et la vérité qui venait d’éclater, Will n’était pas en état de rire et ne le supporterait pas – Branco tenait à sa virilité. Alors quoi, partager sa colère et hurler dans le rue qu’ils allaient de ce pas « lui casser la tête à ce connard de sa mère » ? Non plus. Après tout, il ne le connaissait pas cet Olivier, et puis même, l’empathie, pas son truc. Finalement, il préféra rester neutre.
- Bah voilà, la boucle est bouclée, dit-il alors en s’éloignant quand même légèrement, par précaution. Ce mec, que tu connais, c’est le second de Médéric, c’est aussi ton pote et celui de ce Yohann … qui est le fils du principal associé de Chin si je ne me trompe pas. Ce mec-là, Olivier, son travail c’était de jouer le lien entre Médéric et Chin par le biais de Yohann. Seulement, y’avait un truc qu’ils n’avaient pas prévu dans l’équation.
Relevant enfin les yeux du bout de papier maudit – qui commençait à fumer, Branco l’aurait juré ! – Will tourna son regard bleu aussi froid et tranchant que l’acier vers lui, et demanda d’une voix sèche :
- Et c’est quoi ?
- Toi, répondit simplement Branco en lui arrachant le papier des mains, comment pouvaient-ils savoir que tu faisais partie de l’organisation ? Certes, Médéric sait depuis un moment que tu es dans cette fac, et devait très certainement se bidonner à l’idée de pouvoir t’espionner tranquille sans que t’en sache rien, mais le fait est là. Il ne sait rien. Donc Chin ne sait rien. Donc y’a pas à t’affoler.
Une larme traitresse venait de couler de son œil droit, pour glisser lentement sur sa joue. D’un geste brut et légèrement honteux, il l’essuya d’un revers de la manche et reprit sa marche, les mains dans les poches, et la tête rentrée dans les épaules. Branco le rattrapa rapidement.
Le silence régna quelques nouvelles secondes, avant qu’il n’ose finalement reprendre la parole :
Will soupira, fixa le sol alors qu’il marchait hâtivement, sans oser relever les yeux. Sa bouche resta close. Perdu dans ses pensées, il tentait de faire le point. En réalité, ça n’était pas tant la solitude qui l’énervait – car depuis que son père l’avait abandonné, il s’y était habitué – que l’impression de n’avoir eu aucun contrôle sur ce qu’il venait de se passer.
Il ne s’était douté de rien. Olivier était un jeune homme tout à fait normal, il figurait parmi les meilleurs de leur section mais ne s’en ventait jamais, n’avait jamais provoqué une seule dispute et ne semblait pas s’intéresser particulièrement à Yohann – et d’ailleurs, il n’était même pas gay. Alors pourquoi diable n’avait-il rien vu venir ?! Jurant dans sa barbe, plongé dans ses ruminations, Will suivit docilement Branco lorsque celui-ci le tira par la manche lorsqu’ils atteignirent une ruelle par la droite. Sa moto était stationnée ici.
Toujours sans émettre une seule objection, il accepta le casque que lui tendait Branco, et monta derrière lui, s’accrochant à lui dans une grimace de douleur. Il savait que Médéric n’était pas vraiment du genre prévoyant et doux, mais tout de même, il lui avait fait très mal ! Branco démarra et la moto s’élança dans Paris, semblant ne souffrir d’aucune force de gravité, parcourant les rues comme si elle avait des ailes.
Au début, si Will s’évertua à chasser ces idées noires de sa tête en regardant défiler le paysage, il fut vite prit d’un haut-le-cœur et choisit finalement de coller son front sur la veste en cuir de Branco, et de fermer les yeux. Malheureusement, il ne pouvait pas s’empêcher de penser et, malgré lui, alors que son coéquipier était concentré sur la route, il laissa s’échapper des larmes de ses yeux bleus.
Branco braqua sur sa gauche au moment où la voiture devant lui se rabattait sur la droite et il accéléra. Il était à peine dix-sept heures et la nuit tombait déjà, mais les rues n’étaient pas encombrées. Bien évidemment, il comprenait ce que ressentait Will, et il se doutait bien que la colère était davantage fautive que la tristesse. En découvrant le personnage au fil des jours qui s’étaient écoulés, il savait à présent que le jeune homme n’aimait pas les échecs, et qu’il préférait contrôler les choses qui l’entouraient, pour ne pas être pris au dépourvu. Il n’aimait pas les surprises. Alors, celle qu’il avait ressenti en découvrant le nom sur le papier avait provoqué cette réaction étrange, un tantinet infantile, à mi-chemin entre adorable et exaspérante. Malgré lui, Branco sourit, tout en remerciant le ciel que le gamin ne puisse pas le voir.
Will était jeune, et il ne ferait que se rendre compte que, finalement, il n’avait aucun pouvoir sur les aléas de l’existence. Mais bon, c’était son caractère, il était comme ça, et Branco commençait un peu à apprécier. Un peu …
Perdu dans ses pensées, il manqua de dépasser le croisement qui l’amènerait à destination et braqua brusquement sur sa droite. S’accrochant à lui avec plus de force, Will lui hurla quelque chose dans les oreilles, sans qu’il comprenne exactement de quoi il s’agissait. Il continua son chemin sans s’en soucier. Soudain, il s’arrêta dans la rue du Dragon, à l’extrémité ouest du 6ème arrondissement. Perplexe, Will le regarda descendre de la moto.
- On est où là, exactement ? demanda-t-il, la voix toujours empreinte de colère.
Branco le fixa silencieusement quelques brèves secondes. A voir la couleur rouge pâle qu’arborait le blanc de ses yeux, il avait pleuré. Décidant, pour préserver sa vie, de ne pas faire de remarque, Branco préféra répondre :
- Chez moi, j’ai besoin de fringue.
- T’es inconscient ! répliqua Will avec énergie, tout en descendant du véhicule légèrement bancal. Tu te rends compte que c’est certainement ici qu’ils doivent t’attendre !!
- Oui, justement.
- T’es vraiment qu’un gros idiot !
- Hey ! J’suis pas gros ! Tu ne comprends pas, si jamais on m’attend, au moins comme ça je saurais si oui ou non mon contact m’a balancé.
- J’pige pas.
- L’organisation n’a pas de bureau physique, elle n’est installée nulle part, donc elle ne peut fournir aucune information à des ennemis qui auraient décidé de l’infiltrer, CQFD. Les seuls à connaître notre véritable identité et notre véritable adresse, ce sont nos contacts.
- Ok, donc là tu joues ta vie et la mienne !
- Ça te pose un problème ?
Poussant un soupir énervé, Will se frotta les paupières avant de passer sa main dans ses cheveux, et répliqua d’une voix grave et fatiguée :
- Nan, rien à foutre.
- Bon, suis-moi.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Will obtempéra sans oublier de soupirer de nouveau. Branco tapa sur le digicode, la porte s’ouvrit, et ils entrèrent dans le hall. Contrairement à ce qu’il s’attendait, Will découvrit un immeuble spacieux et lumineux, avec ascenseur et escalier large, rambarde en marbre et poignée de porte en laiton. Il n’imaginait pas Branco vivre dans un endroit pareil. A vrai dire, il avait plutôt imaginé un endroit sombre et inquiétant dans lequel personne n’aurai aimé entrer. Discrétion et solitude, tout ce qu’aimait Branco. Puis, la lumière se fit dans son esprit. Il avait oublié que son coéquipier vivait avec sa sœur.
- Et ta frangine, elle est là ? demanda-t-il alors qu’ils montaient dans l’ascenseur.
- Non, répondit Branco en appuyant sur le bouton du troisième étage, je lui ai dit de rester chez une amie jusqu’à la fin de ses partiels. Je devrais la rappeler pour lui dire de prolonger.
- T’as pas peur qu’ils s’en prennent à elle ?
Soudain, Branco se mit à rire. Sa voix se répercuta sur les cloisons en métal du petit espace, et Will en sursauta.
- J’ai surtout peur pour eux si jamais ils s’en prenaient à elle, répliqua Branco dans un sourire sincère.
Réprimant l’inquiétude qui venait de poindre en lui – connaissant désormais l’homme qu’il avait en face de lui, il imaginait sans peine les dégâts que pouvait occasionner sa cadette – Will sentit son cœur faire un bon douloureux dans sa poitrine. C’était la première fois, en plus de dix jours de collocation forcée, qu’il voyait et entendait Branco rire de cette façon. Un rire empreint de sincérité et de fierté. Ses yeux noirs brillaient, et ce sourire franc illuminait son visage comme jamais. Il était transformé. Curieux, Will décida d’approfondir le sujet :
- Elle te ressemble à ce point ? demanda-t-il sans s’empêcher de sourire à son tour.
- T’imagine pas à quel point ! renchérit Branco avec énergie. A la mort de notre mère, j’avais dix-huit ans depuis quelques mois, et je me suis retrouvé à m’occuper d’elle. Alors forcément, y’a un peu de moi qui a déteint sur elle.
- La pauvre.
Branco s’esclaffa. L’ascenseur s’arrêta doucement, la porte s’ouvrit, et les deux hommes surgirent dans le couloir. L’endroit était désert. D’une main sûre, Branco ordonna à son coéquipier de rester dans le petit habitacle, et s’approcha prudemment de la porte de son appartement. Le souvenir de l’explosion qui l’avait profondément secoué deux ou trois jours plus tôt lorsqu’il avait voulu rendre une petite visite de courtoisie à Charles Bumar était encore bien trop présent et, précautionneusement, il dégaina son arme de sa poche.
Faisant fi de sa mise en garde, Will le suivit silencieusement, le corps tendu. Il était déjà prêt à faire mordre la poussière à quiconque oserait s’introduire chez son coéquipier et sa petite sœur ! Sans bruit, Branco sortit ses clefs d’une autre poche et les fit lentement tourner dans la serrure. Tous deux retenaient leur respiration, prêts à tuer si nécessaire.
Soudain, la porte s’ouvrit brusquement avant même que Branco ait retiré ses clefs, et les deux hommes sursautèrent. Poings serrés dans une position de combat ferme et puissante, Will prit appuis sur ses jambes, et Branco pointa son arme pile entre les deux yeux de l’homme qui venait d’ouvrir la porte. Celui-ci émit un petit cri et fit un pas en arrière, les yeux écarquillés. Il arborait une touffe de cheveux hirsute d’une couleur cuivrée sur un regard marron et une barbe de trois jours qui lui mangeait le visage. Celui-ci était tiré par la fatigue et l’inquiétude, rongé par la peur et le froid, et au coin de son œil gauche, juste sur l’arcade, une croute de sang séché s’était formée depuis peu. Les trois hommes restèrent immobiles plusieurs secondes qui parurent s’étirer en lentes minutes interminables, avant que finalement l’homme vêtu de vêtements déchirés et sales, ne dise d’une voix blanche :
- Nom de Dieu Branco, tu m’as foutu une de ces frousses ! … Tu veux bien baisser ça s’il te plait ?
Arquant un sourcil, Will commença à relâcher sa garde, braquant sur son coéquipier un regard un peu perdu. Qui que fut cet homme, apparemment il lui faisait confiance au point de lui confier les clefs de chez lui. Mais Branco n’avait toujours pas baissé son arme, et son corps était toujours tendu à son maximum.
- Recule Marc, dit-il finalement. Doucement.
Ledit Marc eut un demi-sourire inquiet et commença à lever doucement les mains en signe de soumission, pour bien prouver aux deux hommes en face de lui qu’il n’était absolument pas dangereux. De son côté, Will avisa les traits tirés de son visage, le sang qui avait séché, et l’état de ses vêtements. Apparemment, cet homme fuyait depuis plusieurs jours.
- Attends, reprit-il d’une voix blanche, tu me fais quoi là ?! Ça fait des jours que je te cherche et que j’essaie de t’appeler !
- Je t’ai dit de reculer ! hurla Branco.
Même Will en sursauta. L’intrus obtempéra finalement, et les trois hommes entrèrent dans l’appartement. Will referma derrière eux, sans oublier de mettre le loquet.
- Tu vas m’expliquer ce qu’il se passe, et fissa ! hurla de nouveau Branco.
De son côté, Will commençait à comprendre. Comme venait de lui dire son coéquipier, seul son contact à l’organisation connaissait son adresse. Et c’était très certainement ce Marc.
- Mais t’expliquer quoi, bordel ?! hurla celui-ci d’une voix pleine d’angoisse et de colère.
Des larmes amères commencèrent à briller dans ses yeux mais Branco ne se laissa pas démonter. Il en mettrait sa main à couper qu’il ne lui avait jamais donné ses clefs ni même un double. Il s’attendait plus ou moins à devoir défendre sa vie en retournant chez lui, mais il était loin de se douter qu’il retrouverait Marc ici. Mais à quoi jouait-il ?! Si jamais il s’agissait d’un piège, il venait de foncer dedans tête baissée, mettant Will en danger.
Plus décidé que jamais, il raffermit sa prise sur son arme et avança celle-ci de quelques centimètres vers le visage de l’homme tétanisé qui lui faisait face. Ce sentiment d’infinie puissance qui s’éveillait en lui chaque fois qu’il tenait entre ses mains la vie d’un autre homme venait de le submerger des pieds à la tête. Grisé par ce pouvoir, Branco ne voyait plus que sa colère. Devinant ce geste imperceptible plus qu’il ne le vit, Marc se mit à trembler plus fort et reprit, les larmes ruisselant sur ses joues :
- Je ne peux me tourner que vers toi et toi tu veux me butter !
- Comment t’es entré ? demanda Branco d’une voix froide.
- La fenêtre au bout du salon … tu la laisses toujours entrouverte pour laisser Peggy entrer … j’suis passé par l’escalier de secours … je m’attendais pas à ce que t’y sois mais j’avais pas d’autre …
- Pourquoi ?! hurla de nouveau Branco.
Son cri puissant se répercuta dans tout l’appartement, et un aboiement s’éleva de l’autre bout de la pièce en réponse. Marc sursauta de nouveau. Une ombre noire et rapide surgit de derrière le canapé pour se ruer vers eux dans un jappement de joie. Will en écarquilla les yeux de surprise. Kitty sauta sur lui avec bonheur, sa petite queue remuant fébrilement. Il se baissa pour caresser sa chienne.
Tout doucement, la belle confiance de Branco commença à vaciller. Pourquoi Marc avait-il ramené ce fichu chien ici ?! Un autre animal pointa le bout de son nez, grimpa gracieusement sur le canapé et s’assit confortablement, enroulant sa longue queue rousse autour de ses pattes fines. Ses yeux jaunes se braquèrent sur les trois hommes. Juges impartial et inébranlable, le chat blanc et roux les fixa sans ciller, ses deux petites oreilles triangulaires à l’affut du moindre bruit et de la moindre parole. Will darda sur le petit félin un regard hébété, avant de revenir vers Branco. Cette brute idiote avait un chat ?!
Branco abaissa légèrement son arme, mais resta sur ses gardes. Quant à Will, jugeant qu’il n’y avait en réalité aucun danger, s’était accroupi pour combler Kitty de caresses et d’amour. La pauvre bête semblait avoir maigrie mais la joie qu’elle émettait à le revoir le toucha profondément. Quant au chat, il était immobile et ne cessait de les regarder, comme s’il y comprenait quelque chose.
- Pourquoi t’as ramené ce putain de clébard ici ?! demanda brusquement Branco.
Will releva sur lui un regard mauvais alors que Kitty grognait dans sa direction. Décidément, malgré les jours qui s’étaient écoulés, elle ne pouvait toujours pas l’encadrer. Marc déglutit péniblement, sans toutefois baisser les mains.
- J’suis d’abord passé chez le gamin pour vous trouver, répondit-il en tremblant, mais vous n’y étiez plus. Y’avait que le chien … apparemment vous n’étiez plus là depuis un moment, alors je l’ai prise avec moi … après j’suis venu ici.
- Merci, lança Will avec un naturel déconcertant.
Dans un soupir agacé, Branco baissa brusquement son arme, leva les yeux au ciel et poussa un grognement de colère.
- Je t’avais dit de rester dans l’ascenseur toi ! s’écria-t-il en se tournant vers lui, comme s’il venait de se souvenir de sa présence.
Agacé, Will se releva, Kitty jappant toujours à ses pieds. Il était fatigué, il en avait marre, et il avait envie d’une bonne sieste.
- Arrête ! lança-t-il indigné. Tu vois bien qu’il n’y est strictement pour rien ! Il aurait voulu notre mort, on serait criblé de balles depuis longtemps. Lâche ce flingue et arrête un peu d’être con.
Dans un dernier grognement mécontent, Branco rangea son révolver sous sa veste et croisa les bras, boudeur. Comme pour appuyer les dires de Will, le chat sauta de son perchoir et avança gracieusement vers Branco, pour se frotter à ses pieds en ronronnant, levant vers lui des yeux jaunes plein d’espoir. En langage félin, cela voulait simplement dire : « Bienvenue chez moi ! Et maintenant, tu me donnes à manger oui ou non ? »
Lentement, sans croire à ce qu’il voyait, Marc baissa totalement les mains, sans oser prononcer un mot.
- Je fais ça pour te protéger, et toi t’es un vrai connard ! lança Branco dans une colère feinte.
Will l’ignora royalement et passa entre les deux hommes, suivant le chat qui avait quitté les jambes de Branco et lui montrait expressément la direction de la cuisine, Kitty sur les talons.
- J’ai pas besoin qu’on me protège.
Grognant dans sa barbe, Branco retira sa veste en cuir avec des gestes brusques et désordonnés. Sans pouvoir s’empêcher de sourire, Marc déclara :
- Il t’a à la bonne le petit, hein ?
Pour toute réponse, un coup de poing vengeur s’abattit sur son visage, l’envoyant au sol sans plus de formalité. Du sang chaud s’écoula de ses narines, et la pauvre victime se tordit de douleur sur le parquet.
- Où est-ce que tu ranges la bouffe pour chat ? demanda Will au même moment.
Branco enjamba le corps gémissant qui gisait dans l’entrée de son appartement et se dirigea vers la cuisine en répondant :
- Dans le placard en haut à droite, et fais gaffe, elle griffe.
Quelques minutes plus tard, Will était assis sur le canapé confortable, soupirant de bien-être alors que la chaleur de l’appartement l’enveloppait doucement, une chatte rousse et blanche bien repue allongée en boule sur ses genoux, et une chienne noire, l’estomac tout aussi plein, bâillant à ses pieds. Branco s’approcha, tenant par l’anse trois tasses de café fumante, et Kitty remua fébrilement la queue lorsqu’il s’installa près de Will. Apparemment, après un bon repas, elle était tout de suite plus accueillante.
Assis en face d’eux dans un fauteuil tout aussi confortable, Marc tenait un coton épais contre son nez en sang, et dardait sur Branco un regard brillant de colère. L’ignorant royalement, celui-ci déposa les trois tasses sur la table basse entre eux, et tendit la main pour gratouiller gentiment la tête de son chat. Les ronronnements de celui-ci redoublèrent d’intensité alors qu’il fermait paresseusement les yeux. Se relevant doucement, Will saisit une tasse et avala une gorgée du liquide brûlant. Il ne se souvenait pas avoir connu meilleur délice. Brièvement, il pensa à appeler Virginie pour la rassurer, mais décida finalement de savourer tranquillement la chaleur de son café, et de la chatte allongée sur ses genoux.
- Alors, explique, lança brusquement Branco en se laissant tomber contre le dossier du canapé. Pourquoi t’es dans cet état ?
- Parce qu’on a tenté de me tuer ! répondit Marc avec indignation, sa voix étouffée par le coton qu’il appuyait toujours sur son nez blessé.
- Sans blague, renchérit Will, les yeux perçants.
Branco croisa les bras, le noir de son regard tout aussi brillant. Marc laissa échapper une plainte grotesque et s’écria :
- Bordel, je savais que c’était une mauvaise idée ! Quand on m’a ordonné de laisser mon agent faire équipe avec un autre, j’ai tout de suite su que ça tournerait au vinaigre !
- Bah pourquoi ? lança Will, feignant l’indignation. Moi je trouve qu’on s’entend bien. Qu’est-ce que t’en penses ?
Il se tourna vers Branco qui lui répondit dans un grognement à la fois agacé et fatigué. Marc soupira avant de grimacer de douleur.
- C’est la cata depuis que vous vous êtes attaqué à Chin, reprit-il énervé, on ignore ce qu’il se passe, mais les contacts de l’organisation sont en train de disparaitre les uns après les autres ! Sur les vingt-trois comme moi, cinq se sont déjà fait buté, et on a tenté de me flinguer trois fois depuis la dernière fois qu’on s’est vu ! Les agents qui ont perdu leur contact sont aussi en train de crever la gueule ouverte ! Je ne sais pas ce que vous avez déclenché, mais l’organisation elle-même est en danger !
Will devint livide, alors que Branco restait de marbre. En réalité, à l’intérieur de lui, c’était l’ébullition avant l’irruption. La dernière fois que lui et Marc s’étaient vus, c’était il y a plus d’une semaine, avant qu’il ne trouve le carnet codé, et que Will ne le craque pour le mener à Charles Bumar. C’était à ce moment-là que son portable l’avait lâché, lorsque Will avait passé son dernier coup de fil à Médéric, alors qu’ils tentaient d’échapper à ses hommes dans les rues de Paris. Et c’était aussi pour ça qu’il revenait chez lui à la base : récupérer son chargeur. Mais apparemment, Marc avait tenté de le joindre sans succès.
- Et ce sont eux qui t’ont fait ça ? demanda Will en désignant son arcade blessée qui virait au bleu.
- Ouais, répliqua Marc dans un froncement de sourcil, je me suis fait attrapé par des petites frappes qui m’ont tabassé avant que j’en flingue deux pour pouvoir m’échapper.
- Laisse-moi deviner : tout habillé en cuir, avec des ailes d’ange sur le côté droit du casque de leur moto ?
- Ouais … vous les connaissez ?
- Mmh, grogna Branco avant de se redresser pour s’emparer de sa tasse, des vieilles connaissances.
- Et vous croyez que ce sont eux qui butent les agents et leurs contacts ?
- Pour l’instant, on l’ignore, répondit Will en caressant pensivement le chat sur ses genoux.
- Moi je dis que oui, le coupa Branco d’une voix sûre, ils ont tenté de nous tuer tous les deux, et d’avoir mon contact par la même occasion. Depuis combien de temps t’as pas de nouvelles du tien ?
Will garda le silence un moment, perdu dans ses pensées, avant de finalement sortir son téléphone portable de sa poche et de composer rapidement un numéro. Les sonneries retentirent dans le vide, et plus les secondes s’égrenaient, plus le visage du jeune homme devenait blême. Finalement, il raccrocha.
- Elle ne répond pas, commenta-t-il simplement.
- Mauvaise nouvelle, déclara simplement Marc.
- En tout cas, renchérit Branco, on est sûr maintenant que ça a un rapport avec Chin.
- Comment ça ?
- Le second du chef de ce gang, expliqua Will en posant son téléphone sur la table basse, à portée de main, est un ami du fils de l’associé principal de Chin. Encore une fois, on est sûr de rien, mais on suppose qu’ils prennent contacts par ce biais.
- Mmh …
Un silence pesant régna entre les trois hommes. Seuls les ronronnements du chat et les ronflements du chien perçaient l’atmosphère lourde et tendue.
De son côté, Branco avait envie d’émettre une hypothèse. Si, comme le disait Will, le dénommé Olivier envoyait et recevait des messages de Chin de cette façon, cela voulait forcément dire que Yohann, fils de son associé, était dans le coup. Ses yeux noirs se tournèrent discrètement vers Will. Son visage ne laissait rien transparaître, mais il ne se souvenait que trop bien de sa réaction lorsqu’il avait lu le nom sur le morceau de papier, et il était quasiment certain qu’il avait pleuré dans son dos lorsqu’ils étaient en moto. Devait-il émettre son hypothèse à voix haute, au risque de le revoir se décomposer de colère et d’indignation ? Mais après tout, ne l’avait-il pas assuré quelques minutes plus tôt qu’il n’avait pas besoin de protection ? Finalement, il resta muet, sans trop savoir quoi faire.
Aux pieds de Will, Kitty se retourna en grognant de bien-être, les quatre pattes en l’air, sans même ouvrir les yeux ni se réveiller. La chatte était immobile. Marc retira le coton de son nez pour voir la quantité de sang qui avait coulé et coulait encore, avant de finalement le remettre en place. Branco but une gorgée de café. Will fixa son téléphone, s’attendant à le voir sonner d’une minute à l’autre. D’ordinaire, elle rappelait tout de suite.
Branco le fixait toujours. Devait-il continuer à le protéger malgré lui ? Ou bien accepter que, effectivement, il n’avait pas besoin de protection ? Mais il se doutait que la réalité sur l’implication de Yohann dans cette affaire serait un coup de poing bien plus difficile à encaisser que celle d’Olivier. Branco était pratiquement persuadé qu’en plus d’être amis, Will et Yohann avaient déjà couché ensemble, et peut-être pas qu’une seule fois. Comment prendrait-il cette nouvelle ? Will était son coéquipier, c’était quelqu’un à qui il devait tout dire. Et puis, fermer sa gueule n’était pas dans ses habitudes. Finalement, sous le regard interrogatif de Marc, Branco déclara :
- Je ne sais pas ce que t’en penses, mais ton copain Yohann, c’est la clef. Si on veut atteindre Chin, on doit d’abord atteindre le père du gosse. Ce sera peut-être pas une partie de plaisir mais …
- Je sais, le coupa brusquement Will, sans aucune tension dans la voix. Je sais …
Il garda le silence quelques instants avant de finalement se tourner vers Branco, arborant un sourire complice et joueur. Branco sentit une chaleur exquise monter en lui en voyant ce sourire, mais décida de serrer les dents pour l’ignorer.
- Il va être temps pour moi de retourner en cours, déclara Will en souriant toujours, mais avant, il faut que je reprenne du poil de la bête. Je me sens trop faible, et je sens que j’arriverais à rien tant que cette putain de blessure de merde sera là !
- Ok, acquiesça alors Branco en se redressant, on s’accorde une semaine ou deux à rien foutre et à se cacher, et après on s’active.
Il retourna vers la cuisine pour se servir une deuxième tasse de café. Will se remit à gratter doucement l’oreille du chat, ses yeux fixant gravement son téléphone portable sous le regard triste et désolé de Marc.
Ce soir-là, il n’y eut aucun appel.
***
Journée exemplaire : j’ai travaillé sur mon mémoire toute l’après-midi, j’ai lu, j’ai joué à Pokémon, j’ai mangé sainement sans m’empiffrer comme une goinffre ET je publie ! Pfiouuuu, j’ai juste pas eu de vie sociale pour tout faire…
Stéphy : Et oui, ça fait partie des bonnes résolutions, tout ce joli programme ^^
Hitsuki : Heureuse que cette histoire te plaise, je suis contente que tu sois revenue ^^ toi, t’as été influencée par Danouch pour parler de traître, hein ?! C’est pas bien, lol, faut pas lire les commentaires de Danouch, elle dit que des ânneries, même si on ne fait qu’aller dans son sens depuis le début… Hum hum ! T'as de la chance, tu viens à peine de terminer que t'as une suite :p Mais après, faudra attendre comme tout le monde, ha ha ha !!
Bisous et bonne nuit !
Chapitre 9
Virginie, l’amie de Will, le veillait quand la sonnerie retentit. Elle se leva péniblement et observa son visiteur par le judas de la porte avant de lui ouvrir.
- Merci.
- Votre nom, c’est quoi, au juste ?
- Branco.
- Je vous sers une bière ? Vous avez l’air d’en avoir besoin.
- Je voudrais pas abuser mais un bon whisky, si vous avez, ce serait mieux.
Elle hocha la tête et Branco se trouva avec un verre empli du liquide ocre. Il le but d’une traite, ferma les yeux quand l’alcool lui brûla la gorge à 40°. Il le posa avec un soupir de satisfaction et s’aperçut que son hôte n’était plus là. C’est vrai que le spectacle d’un homme en train de se bourrer n’avait rien de fascinant. Dans la chambre, Will dormait paisiblement. Virginie lui tenait la main droite, assise contre une chaise de bureau.
- Comment va-t-il ?
Elle haussa les épaules puis, après s’être assurée que Will n’était pas sans surveillance, elle partit s’allonger dans le canapé du salon. La surveillance était un bien grand mot pour Branco, après le spectacle dont il venait d’être témoin, il avait aussi besoin de repos. Ainsi la maison fut-elle baignée d’un silence récupérateur.
Will s’éveilla le lendemain, à l’aube. La nuit imprégnait encore la pièce mais la luminosité commençait à poindre. Il ressentit un soulagement en voyant que son partenaire était rentré, sain et sauf, pour roupiller. Will aurait bien aimé l’embêter mais là, il avait le loisir de l’observer en se repaissant de la quiète atmosphère du lieu. Ça faisait du bien.
- J’ai une tâche sur le nez ? Grommela l’intéressé, se sentant épié.
- Ta connerie en plein milieu du visage, sourit Will à pleines dents. Comment s’est passé ton excursion ?
- Merveilleusement bien.
Will blêmit au fur et à mesure du récit.
- Merde… Tu veux dire qu’il nous a balancés sous la torture ? Mais qui pouvait le savoir ? A moins que…
- Que mon téléphone soit sur écoute.
- Donc, pour toi, ça te conforte dans l’idée que ton contact nous a vendus.
- Ouais. Mais maintenant, on est dans une impasse. Quoi ?
- Qu’est-ce qui te retient de le flinguer, ton contact ? Tu tiens tant que ça à lui ? Enfin, il nous reste bien une option.
Branco réfléchit et s’étrangla en y songeant.
- Hors de question que t’ailles voir ce type.
- Quoi ? Tu serais jaloux ? Le taquina Will.
- Même pas en rêve. Mais j’ai pas envie de…
- T’es jaloux.
- T’as une balle dans le bide et tu penses qu’à baiser ? Le provoqua Branco.
- J’avais une balle dans le bide et ma vie privée ne te regarde pas. Je n’ai pas de compte à te rendre, tu n’es pas mon père que je sache.
- Je croyais que ça faisait longtemps que t’avais tiré une croix sur ton entourage ? Répliqua Branco, mauvais.
- Putain, ça y est, je t’ai fait une pipe hier soir et tu crois que je t’appartiens ? Tu délires, mon vieux ! T’as qu’à buter ton contact et tu penseras aux conséquences après, comme tu sais si bien le faire. Ensuite, bye, bye, on s’est jamais vus et on s’oublie.
- Si tu la fermes pas tout seul comme un grand, c’est moi qui m’en occuperais.
- Sors d’ici, connard !
Branco le gifla. C’était parti tout seul et la conversation s’était envenimée sans raison. Ils étaient à bout. Sonné, Will valsa et fut pris d’un malaise d’autant plus grand que son état de santé était précaire. Il n’avait rien vu venir et plus que l’attitude de Branco, c’est sa propre attitude qui l’inquiéta, ses réflexes diminuaient. Il cligna des yeux plusieurs fois avant de recouvrer une vue normale, sans petites étoiles qui dansaient devant ses yeux.
Branco était parti. Il souffla et se maudit de rester coincé dans ce pieu. Comme si, avec tout ce qui s’était passé ces derniers jours, il n’y avait rien de mieux à faire que de disputer. Mais enfin, s’il suffisait de faire disparaître le contact de Branco pour que tout ça soit terminé, où était le problème ?
Non, admit Will, c’est vrai que ça ne résolvait pas le problème de Chin. D’ailleurs, il ne souvenait même plus comment ils en étaient arrivés à soupçonner son contact. Et Branco avait beau dire, il ne leur restait plus que cette option. Il se leva doucement et s’aperçut que la douleur le handicapait moins. Après un traitement aussi intensif, elle commençait à s’intégrer en lui. Peut-être qu’une partie de jambes en l’air serait envisageable… Beurk, il préférait encore crever sur place !
- Je ne crois pas que ce soit raisonnable, conseilla Virginie. Laisse-le se rafraichir les idées, il reviendra quand il aura faim.
Malgré lui, Will sourit. La jeune fille ne l’avait pas côtoyé plus de cinq minutes mais déjà, elle avait compris le personnage.
- Ce n’est pas ce que tu crois. J’ai une course à faire.
- Sauf que ton corps ne supportera pas un verre de Whisky.
- Je ne vais pas me saouler…
- Non mais si tu reviens dans le même état que Branco, ma bouteille ne finira pas la semaine.
- Ah, ah ! Je suis plus doué que lui, ne me compare pas à cet amateur.
- En attendant, c’est toi qui as l’estomac ravagé.
- C’est pas faux. Tu t’es entiché de lui ou quoi ? Je t’ai rarement vu aligner autant de phrases sur un seul et même sujet, surtout concernant un homme.
- Mh, il a quelque chose de spécial. Mais il me rappelle un peu trop mon frère. C’est bizarre que tu t’entendes si bien avec lui.
Le visage de Will s’assombrit.
- Tu as des nouvelles de lui ?
- Bah, malheureusement pour moi, je n’ai pas été reniée par ma famille donc je dois me coltiner les repas de dimanche toutes les semaines.
- Mh.
- Hey, poussin, ne pleure pas pour si peu…
- Je ne pleure pas, Vivie. Je dois y aller.
- N’hésite pas à m’appeler si je peux t’aider.
- Merci. Tu l’as déjà fait. Reprends ton lit.
- Flemme de bouger.
Will lui rabattit la couverture sous son menton et l’embrassa sur le front. Il sortit ensuite dans la froide journée d’hiver. Chaudement vêtu d’une écharpe, d’une doudoune aussi noire que l’était son cœur en ce moment, et d’un bonnet qui tombait sur ses oreilles, le jeune homme tituba quelque peu jusqu’au métropolitain.
Il devait se ressaisir. Sans être prétentieux, Will, contrairement à ce que pensait son père, ne se considérait pas comme un moins-que-rien, mais si Vivie le traitait de pleurnichard, c’est qu’il ne devait pas lui inspirer beaucoup plus. Okay, il avait pris une balle. Ça faisait partie des risques du métier. Pour autant, il n’était pas question de rester alité, il avait une mission à accomplir. Si Branco ne voulait pas l’accompagner, ça le regardait, après tout, ni l’un ni l’autre n’étaient enchantés de faire équipe.
Il gagna la gare de Châtelet par la ligne 4 direction porte de Clignancourt pour prendre la ligne 1 direction Château de Vincennes et gagner la place de la Bastille dans le 12è arrondissement. Il emprunta la rue de Lappe, perpendiculaire à la rue de la Roquette et parallèle au Faubourg Saint Antoine. Pleine de bars et cafés, c’était simple : le jour de la fête de la musique, la rue était impraticable.
D’un coup, Will se retrouva plongé dans l’atmosphère festive de la ville. Place Saint Michel, Place de la Bastille, comme tout bon Parisien qui se respecte, c’étaient des lieux où il se rendait souvent, avant et après son exil. Pour autant, il y avait certaines rues à éviter s’il ne voulait pas croiser certains « amis » ou sa sœur mais avec pas moins d’une vingtaine de bars pour une seule rue, il y avait tout de même peu de chances pour les y croiser. Avec ses 250 mètres carrés, le « Cuba Compagnie » embaumait le cigare de La Havane, la salsa et les tapas qui vous propulsent d’un seul pas vers ces terres d’Amériques. L’ambiance caliente était alimentée par les couleurs chaudes et les boiseries typiquement latines. Un écran géant et une piste de danse donnaient le ton et Will y avait passé des heures en compagnie de Médéric.
Will s’attira des regards hostiles en pénétrant dans le bar. D’ailleurs, il n’avait pas fait un pas qu’il fut bloqué par un gars, taillé pour le vidage.
- T’es pas le bienvenu ici, dégage.
Will plongea, le saisit sous l’aisselle et le fit passer par-dessus son épaule. Les autres se retournèrent, à la fois déterminés et hésitants. Forcément, son partenaire avait tué ou handicapé bon nombre d’entre eux et lui-même en avait assommé plus d’un. En même temps, il était seul et blessé, ils avaient leurs chances. Will était las de recommencer à chaque fois les mêmes gestes : il pourrait exécuter des techniques plus compliquées mais celles-ci demandaient plus d’énergie. Il optait souvent pour la technique la plus simple si celle-ci était efficace. Il s’agissait de garder ses véritables forces pour le moment crucial et garder ses bottes en faisaient partie.
Un coup de poing lui atterrit dans le ventre. Il se plia en deux, le souffle coupé. Un coup sur la nuque l’acheva et il sombra. Will avait pensé, un moment, qu’on le laisserait arriver sans encombre jusqu’à Médéric. Visiblement, ils avaient reçu des ordres très précis : on devait le toucher à sa blessure, histoire de lui montrer qu’il n’était pas question de le prendre en pitié, que le chef était impitoyable.
Il fut bâillonné et aveuglé pour le transport. On le porta, le cogna de tous les côtés et le jeta dans une camionnette. Un bruit le réveilla. Il était attaché sur un lit, à son battant. Sa position était extrêmement inconfortable, ça tirait de partout. Il serra les dents et regarda autour de lui, en tâtant du lien.
- Cherche pas, même un marin aguerri ne pourrait dénouer tes liens.
Will leva le visage en direction de la voix. Médéric était paresseusement allongé sur un divan. Il ne savait pas où il était. Lorsqu’il croisa son regard, Will plongea des années auparavant où leurs corps se déhanchaient l’un contre l’autre dans une parade à la provocation, illuminant la piste quasi-vide de leur prétention. Si le bar se voulait latino, les deux garçons ne connaissaient pas un pas de salsa mais la musique était toujours entraînante. Ils étaient jeunes et cons. Will espérait avoir un peu grandi.
En attendant, il était à sa merci.
Le visage de Médéric avait gagné en maturité. Il avait la particularité, pour un chef de gang, d’avoir des traits doux. Pour autant, ils s’étaient affirmés et se lisait sur son visage un mélangé d’autorité naturelle et de bonté d’âme. Blond foncé aux yeux verts, le jeune homme avait également gagné en muscles. A l’époque où ils sortaient ensemble, Will lui avait enseigné les rudiments du Viet Vo Dao mais il avait dû les enrichir à la salle de musculation.
- Comment es-tu au courant pour ma blessure ?
- C’est une rumeur qui circule. Je ne savais pas que tu étais si connu dans le milieu. Tu cachais bien ton jeu, hein ?
- Je ne t’ai jamais appartenu alors ne viens pas pleurer.
- Oh si, tu m’appartenais, on sortait ensemble.
- On sortait ensemble mais je ne t’appartenais pas, reformula Will d’un ton sec.
Le petit appartement de Médéric n’avait pas changé. Incroyablement bien rangé, il donnait l’impression d’un hôtel particulier avec sa vue extraordinaire sur la place. La rue était bruyante mais Will savait que c’était ce que recherchait avant tout Médéric. Ce dernier se pencha sur lui et l’embrassa avant d’y passer ses mains avidement. Il lui souleva le tee-shirt et observa sa blessure. Will commençait à supporter la douleur permanente mais la guérison n’en était pas plus rapide. Il soupira et tenta de chasser la tension permanente de son crâne. Médéric la caressa d’un doigt timide.
- Comment ça t’est arrivé ?
- Ça ne te regarde pas.
- J’ai toujours aimé cette part de mystères en toi.
- N’essaie pas de me séduire… Tu viens de me tabasser et je suis attaché.
- Joue pas ton effarouchée. Tu l’as cherché puisque tu es venu dans ce bar pour attirer mon attention.
Sans crier gare, Médéric appuya d’un coup sec sur la blessure de Will. Ce dernier, ne pouvant se plier en deux du fait de sa position, en eut la gorge brûlée. Il tenta de garder un visage impassible mais il ne put s’empêcher de contracter la mâchoire, à s’en casser les dents. Il aurait bien voulu tenter une approche diplomatique mais il connaissait suffisamment Médéric pour le qualifier de rancunier et de cinglé. Même Branco paraissait raisonnable à côté de lui.
Quand son père avait appris que Will était homosexuel, il avait littéralement perdu la boule. Il avait rossé Will et laisser pour mort dans une ruelle sombre et mal famée qui ne manquait pas de carnivores. Will s’était caché un moment pour récupérer et avait disparu de la circulation. De fait, la relation qu’il partageait avec Médéric avait prit fin. Alors forcément, ce dernier l’avait mal pris.
Or, il se trouve que Médéric, toute petite frappe qu’il fût, contrôlait le secteur central de Paris. Will avait légèrement oublié ce détail lorsqu’il fuyait pour gagner le lieu de rendez-vous de Branco. Comme s’il n’avait pas assez de problème pour se coltiner un détraquer mental.
Ils avaient évité le pire la nuit dernière. Alors pourquoi se jetait-il de lui-même dans la gueule du loup ? Parce que Médéric était la pire commère de la ville. Il était au courant de tout. Il savait pour sa blessure. Certes, il devait surveiller particulièrement Will pour pouvoir se venger de l’affront qu’il lui avait fait. Il devait fréquenter un milieu très particulier pour être au courant de sa blessure.
Médéric continua inlassablement d’appuyer sur la blessure jusqu’à ce que du sang en coulât. Will avait l’impression que des milliers d’épées le transperçaient. Heureusement, il n’était plus aussi sensible que la première nuit mais cela n’enlevait qu’un dixième de la souffrance infligée. Will essaya de parler pour gagner du temps en l’amadouant. S’il avait eu une main libre, il aurait pu le pencher pour l’embrasser, quoique cela ne l’empêchait pas de le torturer avec une main libre. Les premiers mots furent étranglés par un calot de sang, coincé dans sa gorge.
- Tu cherches vraiment à me tuer ? Croassa-t-il.
- Te voir souffrir est ma seule satisfaction. Je n’ai jamais dit que je voulais te tuer. Ah, ça ne sert à rien de hurler, les murs sont insonorisés.
- Pourquoi avoir attendu tant de temps ?
- Parce qu’en digne couard que tu es, tu t’es caché.
- Alors tu te prends pour le maître de Paris mais tu n’es pas capable de retrouver celui qui t’a offensé ?
Le provoquer n’était pas la meilleure des solutions mais, contrairement à Branco qui était capable de conserver une colère froide, Médéric s’emportait très facilement dans des grandes tirades.
- Surtout que t’avais trop peur de m’attaquer de front parce que tu savais que je suis plus fort que toi.
- T’es peut-être plus fort que moi mais tu es à ma merci, qu’importe la raison qui t’a poussé à venir ici. Tu es seul et personne ne risque de venir te porter secours. Je sais que ton père t’a chassé donc ta famille ne se soucie même pas de toi.
- Qui te dit que je suis vraiment seul ? Crois-tu que, blessé comme je le suis, je n’aurai pas pris de précautions en venant te voir ? Qui t’a mandaté pour me tuer ?
- Je le répète, je ne souhaite pas te tuer. La mort n’a jamais rien apporté que la paix avec elle. De toute manière, tu devrais savoir que personne n’a besoin de me mandater pour te trouer le bide après ton départ.
Tout en appuyant, Médéric posa ses lèvres sur celles de Will pour le faire taire. Ce dernier se força à respirer par le nez pour ne pas s’étouffer. Il dût fermer les yeux pour se concentrer sur la respiration mais une gifle l’envoya sur le côté. Son corps prêt à rompre, Will se demandait si Branco arriverait à temps. Il savait qu’il arriverait, il suffisait juste d’attendre. Même s’il était parti comme une furie, il ne l’aurait pas laissé seul alors qu’ils étaient en mission et qu’il avait pour charge de le protéger.
- Dric ! Intervint quelqu’un.
Will tourna la tête vers le visiteur mais un tissu imbibé d’une forte odeur de chloroforme lui fut apposé. L’odeur lui monta immédiatement à la tête et il tourna de l’œil. Un bruit réveilla Will. Sur la porte retentissaient des coups furieux et violents.
- Je te jure que si t’ouvres pas tout de suite cette porte, ptit con, tu vas douiller ! Hurla Branco, hors de lui.
- Tu peux toujours sortir par la gouttière ? Pataugea Will.
- Evidemment. Mais je ne crois pas que ce soit nécessaire.
- Tu le regretteras.
La porte s’ouvrit avec fracas. La bibliothèque installée derrière en fut ébranlée. Branco, rouge de colère, surgit, tel un démon venu apporter une terrible malédiction sur la terre. « Sa simple présence est une calamité » songea Will. Sur le point d’exploser, Branco n’arrivait même plus à parler.
- Espèce… de petit… inconscient… ! S’étrangla-t-il. T’es à moitié mort et tu fais cavalier seul !
- J’ai toujours fait cavalier seul.
- Ça, c’est vrai, appuya Médéric.
- La ferme, toi ! je t’ai pas sonné. T’as encore de la chance d’être en vie.
- Ah oui ? Répliqua Médéric, amusé. Moi, tu me fais plutôt penser à un gros porc analphabète.
- Ecoute-moi bien, chef de mes deux. Des mecs comme toi, j’en latte des dizaines par jour.
- C’est marrant mais le seul mec que t’as voulu latter t’a fait tourner en bourrique toute la journée.
Branco se braqua vers Will qui présentait une mine d’ahuri, heureux d’avoir été oublié un temps. Il profitait souvent d’un moment d’inattention des protagonistes pour prendre la poudre d’escampette. Mais sonné et attaché comme il l’était, il représentait plus une charge qu’un avantage pour Branco. Médéric le connaissait trop bien pour le laisser errer en toute liberté. Will était vif.
- Lui, il perd rien pour attendre, j’aurais dû le laisser crever avec sa balle, ça m’aurait évité de passer pour un con.
- T’y arrives très bien seul, renchérit Médéric, loin de se taire.
- C’est le rôle de la baby-sitter, ça, ajouta Will d’une voix gaie comme s’il était ivre. D’ailleurs, dans ce domaine, tu manques d’autorité, je trouve.
- Qu’est-ce que tu lui as fait ? Souffla-t-il avant de voir une tâche rouge foncée maculée le tee-shirt blanc de Will.
Branco explosa et envoya son poing gauche sur Médéric. Celui-ci le stoppa aisément. Branco enchaîna avec le droit, Médéric n’en fut pas plus inquiété. Branco sortit son six coups. Médéric riposta avec le sien qu’il gardait dans son dos, enfoncé dans sa ceinture.
- Au final, tu ne sais résoudre tes problèmes que par la force, constata Médéric. Et tu te prétends supérieur à moi en utilisant ça ? Si tu étais à ma place, les gars ne seraient que des petits cons de racaille, paumés et violents.
- Parce qu’avec toi, c’est différent, peut-être ? Qui nous a pris en chasse l’autre soir en plein Paris alors que Will était en train de crever ?
- Vous étiez sur mes plates-bandes. C’est pas dans mes habitudes de me laisser voler des plumes sans réagir. D’ailleurs, je suppose que c’est comme ça que tu nous as retrouvés.
- Ouais, grommela Branco. Mais tu pouvais régler tes différends avec Will une prochaine fois.
- Vos histoires ne me regardent pas. Will savait très bien ce qu’il faisait, n’est-ce pas, Will ?
- Moi ? Lâcha ce dernier innocemment.
- Et tu as un plan en tête.
- Oh, à peine. Bon, si on s’asseyait autour d’une tasse de thé ? Je voudrais pas vous froisser, hein, vous êtes bien sûr deux beaux gosses, mais j’ai pas tellement envie d’être offert en sacrifice.
- Tu prends quelle partie ? Interrogea Branco, un sourire carnassier sur les lèvres.
- La gorge.
- Mauvais choix, la chair est bien plus tendre. Rien que pour ça, je devrais te descendre.
Will poussa un gémissement à fendre l’âme pour détourner l’attention de Médéric. Ce dernier tourna la tête dans sa direction et Branco tira. La balle se figea dans l’épaule du bras qui tenait le pistolet. Celui-ci tomba à terre et Médéric s’effondra en tenant son membre blessé de l’autre main, hurlant à mort. Branco dégagea, d’un coup de pied, l’arme pour la mettre hors de portée puis se dirigea vers Will pour le libérer. A peine sur pied, ce dernier se planta face à Médéric et le jaugea de toute sa hauteur. Impitoyable avec son regard d’acier, il lui envoya un coup de pied au menton. Médéric tomba à la renverse et Will appuya sur l’épaulée lésée. La victime hurla.
- Bah alors ? On fait moins le fier, hein ? Tu penses que je suis un lâche mais tu cries comme une fille. A choisir, je préfère le cafard. Je répète ma question : qui t’a parlé de ma blessure ?
- Je t’ai dit que c’était une rumeur, grimaça-t-il.
Will ne le lâcha pas du regard. Branco arma son révolver.
- La droite, ordonna-t-il.
Branco appuya l’arme sur l’épaule droite et tira à bout portant. Il ne fut même pas pénalisé par l’effet de recul. Médéric hurla comme un cochon qu’on égorge.
- ça ne sert à rien de hurler, les murs sont insonorisés, répéta Will, un sourire mauvais. Qui t’a parlé de ma blessure ?
- Un gars de mon groupe.
- Nom et adresse.
- Rien.
Branco le mit en joug.
- Si tu me descends, vous n’obtiendrez rien de moi.
- Qui a dit que t’étais important ?
- Qui a dit que j’étais sans défense ? Pourquoi crois-tu que j’ai retenu Will ici ? Vous êtes tombés dans la gueule du loup même si ça a pris plus de temps que prévu.
- C’est du bluff, affirma Will. ça marche pas avec moi. T’as peut-être deux gars postés en bas mais Branco t’aura déjà troué le temps qu’ils arrivent. Si c’est pas toi, j’irai voir ton second, je sais qui c’est.
- Il a changé.
- Alors j’irai voir celui que je connais, il me dira qui l’a remplacé. C’est bien beau de défendre tes gars mais vous aurez beau être cent, c’est pas demain la veille que vous nous battrez.
Ce fut au tour de Médéric de croasser le nom et l’adresse. Inintelligible, Will l’obligea à noter sur un bout de papier de manière claire et lisible.
- Si tu nous truandes, on reviendra.
Will et Branco sortirent.
- T’en as mis, du temps, à intervenir.
- J’attendais de voir si tu t’en sortais tout seul.
- Genre, assommé, je pouvais pas aller bien loin.
- J’aimais bien l’idée qu’il te torture.
- Toujours aussi romantique.
- Alors, ce bout de papier ?
***
Bonne année !!!! Alors ces bonnes résolutions ?
Stéphy : promis, mes bonnes résolutions, c’est de ne pas me laisser dépasser par le temps ! Alors pour bien commencer l’année, je poste ce nouveau chapitre !
Moon_River : hé hé, voilà la discussion tant attendue ! Ben, chassez le naturel, il revient au galop ! Et en même temps, on retrouve bien leur exceptionnel binôme à la fin :D
Danouch : MDR comment ça, tu me connais bien ? Mah, c’est bien possible ^^ Mais !!!!!! le truc aussi, quand j’essaie de faire un tit couple romantique, bizarrement, le couple en question finit par se déchirer ou même carrément par mourir (n’est-ce pas) alors forcément, ça me donne pas envie de croire au miracle !!
Ah nan mais tu crois quand même pas que je vais te donner les clefs de l’énigme dès le départ ? Je vais te laisser miroiter et tu verras bien au fur et à mesure ! Nan parce qu’au chapitre, on n’en était pas tellement à savoir qui était le big boss :D Par contre, on n’a pas tellement idée de la fin mais… on a déjà une idée quant à une possible saison 2 ! Hé hé ! Cogite bien ça, niark !
PS : moi aussi, j’aime bien Junjou romantica mais comme la première fois que je les ai regardés, c’était en japonais non sous-titré, je comprenais rien du tout parce que faut dire que quand même, les couples se ressemblent tous !
Bisous et merci pour vos commentaires !!
Chapitre 8
Dans un grognement, Branco retira son tee-shirt. Blanc à l’origine, celui-ci était désormais tâché d’un liquide rouge qui avait durcit durant la nuit : son sang. Se regardant droit dans les yeux par le biais du miroir de la salle de bain, il resta immobile quelques secondes, la respiration lente et profonde. Puis il bâilla. Cette nuit avait sans doute été la meilleure de toute – du moins en comparaison de celles qu’il avait vécu ces derniers jours. Car c’est bien connu, le sexe attise le lourd sommeil et les beaux rêves. Laissez Will le caresser, se laisser prendre en bouche par ce gamin insupportable lui avait fait du bien. Outre la libération et l’orgasme, qui l’avaient libéré d’un poids énorme, c’était la chaleur de son corps dur et fragile à la fois qui lui avait fait du bien. Avec la soirée qu’ils avaient passée, Will avait été profondément ébranlé. Ils avaient frôlé la mort de bien nombreuses fois, et autant l’un que l’autre avait été chamboulé.
Branco coula un regard embrumé vers son bras. Le bandage qui entourait son biceps avait légèrement rougi, et chaque fois qu’il bandait le muscle, il pleurait de douleur. Hier soir, Will lui avait retiré un bout de verre de la longueur de l’index, qui s’était fiché dans sa chair. Dieu merci, il s’agissait là de son bras gauche, et il était droitier. Branco bâilla de nouveau.
Les choses seraient différentes ce matin. Si Will avait laissé son côté tendre et fragile le submerger la veille, il était évident que cela serait différent à présent. Pour lui également. Il avait apprécié cet échange et ces caresses, et si l’occasion se présentait de nouveau, il ne dirait certes pas non. Mais cela le mettait mal à l’aise, car plus les jours passaient et plus il s’attachait à ce gosse, et c’était dangereux. Dangereux pour lui et ces préceptes de la vie dont il avait fini par se faire une raison : solitude, partenaire d’un soir et aucun attachement particulier. Branco avait un jour décidé de se vouer corps et âme à sa petite sœur, et Will était en train de faire changer les choses. Dans un nouveau grognement mécontent, Branco retira le reste de ses vêtements et entrepris de prendre une douche.
Lorsqu’il sortit de la salle de bain une quinzaine de minutes plus tard, une jeune femme aux lourds cheveux blonds tourna la tête vers lui. Un morceau de biscotte beurrée entre les lèvres, elle leva l’index de la main droite, avala son maigre petit déjeuner, et déclara :
- Je vous ai préparé du café et des toasts, faudra veiller à ce qu’il mange.
D’un geste vif de la main, elle désigna Will qui, dormant toujours, avait enfoui son visage sous les draps.
- Je l’avais jamais vu comme ça, précisa-t-elle dans un murmure inquiet.
- Comment ? demanda Branco sans paraître plus angoissé que ça.
- Si faible et vulnérable …
Malgré lui, Branco rigola en se souvenant de la pâtée que le soi-disant « faible et vulnérable » avait mis aux hommes qui les avait attaqués hier soir sur la place Saint Michel. La femme lui lança un regard glacial et meurtrier, pire que celui de Kitty lorsqu’elle menaçait de lui broyer les bourses, et il se tut, sans toutefois réprimer un petit sourire.
- Je rentre vers treize heures pour déjeuner, déclara la blonde en enfilant un manteau épais, et une écharpe en laine. Tâchez de ne rien faire sauter.
Branco arqua un sourcil, bougon. Ils s’étaient tous passé le mot ou quoi ?! La jeune femme sortit sans faire un bruit, et ses pas s’éloignèrent rapidement dans le couloir. Branco, les bras croisés sur la poitrine, resta pensif un certain moment avant de tourner la tête vers Will lorsque celui-ci fit un mouvement.
- Faible et vulnérable, cracha-t-il dans une grimace de colère, je lui en foutrais moi, des faibles et vulnérable !
Souriant, Branco répliqua :
- Café ?
- J’ai envie de gerber.
- Pas de café alors.
Will grogna puis se massa les tempes, avant de grogner de nouveau et de soupirer.
- Et merde, marmonna-t-il les yeux fermés, je prends tes mauvaises habitudes.
- Lesquelles ?
- Je grogne.
- Je ne grogne pas.
- A d’autres !
Pour toute réponse, Branco grogna avant de se retirer dans la cuisine dans un :
- Et merde !
Will rigola, puis siffla de douleur, en se tenant le ventre. Le sang n’avait plus coulé cette nuit, mais la douleur était toujours présente.
Branco surgit dans la petite pièce qui sentait le café chaud et le pain grillé, remplit deux tasses du liquide noir et brûlant, et retourna près du lit du blessé. Celui-ci inspectait minutieusement sa blessure, les sourcils froncés.
- Tiens, lança Branco en lui présentant la tasse, laisse-moi faire.
Will lui jeta un bref coup d’œil avant de déclarer froidement :
- C’est bon, je m’en occupe.
- Comme tu veux.
Sans insister, Branco déposa la tasse près de lui, sur le matelas, et retourna dans la cuisine. Ils n’avaient rien mangé depuis hier au soir, et il avait faim. Son ventre réclamait à manger lorsqu’il s’empara d’un toast et s’évertua à le beurrer de sa main droite, tout en le tenant de sa main gauche presque invalide. Evidemment, comme il l’avait pressenti, Will s’était refermé comme une coquille d’huître – trop belle, l’image ! – et ne l’avait même pas regardé dans les yeux depuis son réveil. Il agissait comme un gamin. Branco sourit. C’était un gamin.
Il croqua dans son toast. Un mouvement à l’entrée de la pièce le figea, et il planta son regard noir dans celui, bleu limpide et lumineux, d’un Will grimaçant de douleur, la moitié du toast dans la bouche, et l’autre dans la main. Quelques brèves secondes s’écoulèrent, avant que le plus jeune ne déclare :
- Désolé pour hier soir.
Sa voix était sûre, il n’avait pas murmuré ni parlé trop fort, et cette déclaration sonnait plus comme un devoir à accomplir que comme l’expression véritable d’un pardon sincère. Branco fut soudainement pris d’une crise de rire, mais il avala son toast de travers et manqua s’étouffer. Les larmes aux yeux, il répliqua :
- Désolé pour quoi ? C’est plutôt moi qui devrais m’excuser.
Will arqua un sourcil, sceptique. A l’évidence, ils n’étaient pas vraiment sur la même longueur d’onde.
- Mais tu ne le feras pas, affirma-t-il platement.
- Nan, concéda Branco tout en mâchant la dernière moitié de son toast grillé et beurré.
Il reporta son attention sur la fabrication d’un deuxième, le tenant maladroitement du bras gauche, le couteau à beurre dans la main droite. Will le fixa quelques secondes, inexpressif, puis finit par sourire. Il s’approcha, le contourna et se laissa tomber sur une chaise. Dans le coin de la minuscule pièce qu’était la cuisine reposait une table en bois sertie de deux chaises du même matériau. Pas très confortable, mais apparemment, on avait primé sur le côté pratique.
- Tu m’en fais un ? Demanda Will, la tête dans les mains.
Branco acquiesça dans un grognement et lui beurra un toast, qu’il lança ensuite à moitié sur la table. Le jeune homme le dévora avant d’en réclamer un autre. Pour toute réponse, Branco déposa devant lui le paquet à moitié vide de pain de mie sans croûte et le beurre. Will soupira. A vrai dire, il avait commencé à apprécier que quelqu’un s’occupe ainsi de lui, même si cela l’avait mené à l’état de faiblesse de la veille. Et puis, avec ce qu’il avait fait endurer à sa blessure lors de cette course-poursuite effrénée avec des motards, chaque fois qu’il faisait un geste, la douleur se répercutait dans son corps en totalité, et cela devenait légèrement dangereux pour ses nerfs. Néanmoins, il se prépara son petit déjeuner sans rien dire.
- T’as l’intention de faire quoi aujourd’hui ? demanda-t-il après en avoir avalé trois.
Finissant calmement sa gorgée de café, Branco grimaça sous le breuvage amer, et répondit :
- Rendre visite au mac qui était censé nous héberger hier. Il nous a vendu, et j’aimerais bien savoir pourquoi et à qui !
- Tu te rends compte qu’ils t’attendent peut-être au tournant ?
- J’espère bien.
Court silence.
- Alors, reprit finalement Will, tu vas finir par m’expliquer ce qu’il s’est passé hier ?
Coupé dans son geste alors qu’il avait sa tasse aux bords des lèvres, Branco se figea, les yeux braqués sur le gosse qui avalait innocemment son énième toast. Un bref moment, il fut tenté de lui répondre qu’il lui avait simplement enfoncé son sexe dans la bouche en profitant d’un moment de faiblesse, mais choisit plutôt de réfléchir sagement. Prudemment, il demanda :
- A propos de quoi ?
- Bah … de ce qu’il s’est passé hier ! reprit Will avec énergie. Tu sors en furie, une heure plus tard tu reviens en ramenant avec toi des mecs qui veulent nous canarder !
- Ah ! Ça …
- Oui ça ! Avec ta délicatesse légendaire, je présume que tu as encore fait exploser quelque chose – ou quelqu’un – et qu’à cause de toi, j’ai encore failli me prendre une balle !
- Hey j’ai rien fait exploser ! C’était pas moi !
Quelques instants, Will le fixa gravement dans les yeux.
- Comment ça pas toi ? demanda-t-il nerveusement. Tu veux dire …
- Plusieurs possibilités, le coupa Branco en reposant sa tasse. Soit Chin a voulu carrément éliminer Bumar – ce dont je doute, même si je continue à croire que ce mec a énormément de pouvoir malgré ce qu’il s’en dit – soit il s’agit de quelqu’un d’autre – genre un autre membre de l’organisation. Ou bien Bumar a eu peur, ou bien il a voulu me faire croire que Chin l’avait fait exploser, ou bien quelqu’un m’a vendu et a voulu m’éliminer.
Le visage de Will perdit le peu de couleur qu’il avait réussi à gagner et sa main se paralysa, à quelques centimètres seulement de sa bouche, tenant entre ses doigts sa tasse de café. Un bref instant, Branco ne put retirer son regard de ses lèvres. Il les avait embrassé cette nuit, sucer et même lécher. Son cœur cogna à grands coups dans sa poitrine, alors qu’il ne cessait de se répéter :
« Mais qu’est-ce qu’il m’a pris ? Qu’est-ce qu’il m’a pris ?! »
Et le pire, c’est que plus il y pensait, plus cela l’excitait. Tout en mettant ça sur le compte de son abstinence forcée, il détourna le regard et avala une gorgée brûlante du breuvage amer.
- Mais qui aurait pu te balancer ? demanda finalement Will d’une voix blanche. A qui tu aurais parlé de tout ça ?
- A mon contact.
Nouveau silence. Branco avait chaud. Très chaud. Les préliminaires de la veille l’avaient laissé sur sa faim, et il serait bien allé plus loin si seulement Will avait été en pleine possession de ses moyens. Maudissant la terre entière, il grogna lorsqu’il sentit poindre une légère érection.
- Attends … ton contact à l’organisation ? demanda Will dans un souffle.
- Qui d’autre ?
- Tu dois faire erreur.
- Personne n’a dit qu’ils étaient infaillibles ou incorruptibles. Il n’y a qu’à lui que j’ai parlé de notre découverte du carnet, du code que tu as craqué, et des noms qu’on y a trouvés. Il n’y a que lui qui a pu faire ça.
- Même si c’était le cas … il a été bien con. Maintenant qu’on est là, on sait que c’est lui, et je suppose que tu ne vas pas laisser passer ça.
- Bien vu. Mais j’aimerais m’assurer de ça avant de foncer tête baissée.
Will arqua un sourcil et ouvrit la bouche, dans un sourire ironique, mais Branco le prit de vitesse et s’écria :
- Aucun commentaire !
Alors Will referma la bouche, souriant toujours. Branco le fixait avec des yeux brillants. Ce regard bleu si vivant, ce sourire victorieux insupportable et cette bouche ! Le visage de Will se fit plus grave et, comme s’il désirait se dérober aux rayons du soleil, trop éblouissants pour lui – alors qu’ils n’étaient qu’une pâle reproduction d’une ampoule halogène derrière les lourds nuages d’hiver -, il détourna le regard et se reconcentra sur sa tasse.
- Je vais d’abord rendre visite au mac, reprit Branco comme si de rien était, et si le nom de mon contact arrive dans la conversation, je ne le louperais pas.
- Tu fonces droit dans la gueule du loup, marmonna Will sans oser tourner les yeux dans sa direction.
- Peut-être … et toi alors ? Qui tu as appelé hier soir ?
Will fronça les sourcils, à la recherche de ses souvenirs. Effectivement, il se souvenait bien d’avoir passé un coup de fil alors qu’ils fuyaient sur la moto en travers de la ville.
- Ah ouais ! Euh … en gros, un mec que je connais, vestige d’une époque pas très glorieuse.
- Un noir secret ? répliqua Branco avec sérieux.
- Ouais, avant de me faire jeter par mon père, je me croyais hors d’atteinte de tout, et je trainais avec des gars pas très fréquentables … j’ai rencontré un chef de gang alors que j’étais au lycée et on est devenu ... enfin copain de sexe quoi ! Sauf que, quand j’ai décidé d’arrêter de le voir, il l’a mal pris et m’a fait passer à tabac par les membres de son gang. Je les ai reconnus. Des mecs camouflés derrière du cuir, sur des motos, avec deux ailes d’anges dessinés sur le côté droit du casque.
Comme pour appuyer sa déclaration, Will pointa son index sur sa tempe droite, tout en levant ses yeux de saphir sur Branco. Celui-ci tenait sa tasse de café avec une poigne de fer, les phalanges de ses mains blanchissant sous la pression.
Branco n’avait pas l’habitude de ressentir ce sentiment. Une sensation aiguë, douloureuse et brûlante qui lui enserrait le cœur, et faisait grimper sa colère avec violence. Il lutta un moment contre cette sensation, avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que de jalousie. Comme s’il avait retenu sa respiration plus d’une heure, il soupira bruyamment. Alors, celui que Will avait appelé hier, en se servant de son portable qui plus est, n’était qu’un ancien amant avec qui il avait couché, et qu’il connaissait depuis des années ? Mais pourquoi se souvenait-il si bien de son numéro personnel ?! Refoulant sa colère, il déclara, d’une voix néanmoins si froide, que Will se figea :
- Alors Chin engagerait des petites racailles des rues pour nous éliminer ? Ça n’a pas de sens.
Will acquiesça d’un signe de tête, mais se garda bien de faire entendre sa voix. Il avait comme un mauvais pressentiment, à voir le regard si noir et si froid de Branco. Alors qu’il n’y avait que quelques heures encore, il était si brûlant à son contact. Il écarquilla les yeux sous la surprise, alors que son corps tout entier était parcouru d’un long frisson glacé. Il réprima cette nouvelle sensation tout au fond de lui, et se construisit un visage impassible.
Les deux hommes restèrent silencieux un moment, avant que Will ne reprenne avec prudence :
- Ce qui me fait le plus peur, c’est qu’il était au courant pour ma blessure au ventre. Je ne sais pas qui est la taupe, mais si elle sait autant de choses, c’est que c’est quelqu’un de très proche. J’espère sincèrement qu’il ne s’agit pas de ton contact, parce que si c’est le cas, ça voudrait dire que l’organisation elle-même est infiltrée par quelqu’un, ou quelque chose, dont on ignore tout.
Branco se tut, fixant de ses yeux sombres, le fond de sa tasse à présent refroidi.
***
Il avait longtemps hésité à laisser Will tout seul. Pour la première fois, Branco Santana s’inquiétait pour quelqu’un qui n’était ni sa sœur ni lui-même, mais un gosse qu’il connaissait depuis seulement quelques jours, et qui l’horripilait le plus souvent.
Secouant la tête dans un grognement, il poussa la porte de l’immeuble et sortit dans le froid de l’hiver. Il avait attendu que Will s’endorme, accablé par les émotions de la veille, pour lui laisser un mot sur la porte du frigo – là où le gamin se dirigerait très certainement dès son réveil – avant de sortir. Certes, il pouvait prendre son temps, et prendre la peine de mieux réfléchir, mais ça n’était pas dans son caractère. Il fallait qu’il en ait le cœur net tout de suite. Marc l’avait-il balancé ? Cet homme à qui il faisait aveuglément confiance depuis trois ans ?! Il fallait qu’il le sache.
Outre ceci, il sentait qu’il était primordial de mettre une petite distance entre Will et lui, au moins quelques heures. Rester près de lui après ce qu’il s’était passé cette nuit – ou pas passé, ça dépend du point de vue – faisait naître en lui, et plus précisément entre ses jambes, une tension qu’il avait de plus en plus de mal à supporter. Bien évidemment, il en était vite arrivé à mettre ça sur le compte de son abstinence quasi-forcée des derniers jours, déjà à cause de sa petite sœur, puis à cause de cette histoire incroyable qu’ils vivaient tous les deux depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Alors, se laisser enfin aller lui avait fait un bien fou mais son organisme réclamait plus, beaucoup plus.
Ruminant ses pensées, Branco s’apprêtait à enfourcher sa moto lorsqu’il se ravisa. Non. Le mieux était de passer inaperçu, et ça n’était pas au volant de cet engin qu’il y parviendrait. Ni une ni deux, il décida de prendre le métro. Certes, ça n’était pas très loin, mais il détestait la marche à pied, il n’y avait rien de plus enquiquinant à ses yeux. Il décida de prendre la ligne quatre, direction Porte de Clignancourt depuis Saint-Michel, de prendre un changement à Strasbourg Saint Denis sur la ligne huit direction Créteil et de descendre enfin à la station Fille du Calvaire. Bon, il aurait quelques mètres à faire à pied jusqu’à la rue Vieille du Temple, mais au moins, c’était tout droit, et il était capable de prendre sur lui.
S’enfonçant dans les sous-sols par un escalier glissant de neige fondu, il resserra son blouson en cuir autour de son torse et poussa un soupir agacé qui se transforma en fumée sous la condensation de l’air. Il détestait le froid, mais il le préférait parfois au chaud. A cette heure de la journée – il n’était pas loin de onze heures trente – les quais étaient presque vides, les gens ne se bousculaient pas. Il n’aimait pas lorsqu’il y avait trop de monde. Oui, Branco n’aimait pas grand-chose, mais c’était un fait avéré.
Tout en attendant la prochaine correspondance, Branco tentait d’ignorer l’inquiétude qui le rongeait. Et si la planque que Will avait réussie à leur trouver n’était pas fiable ? Et si quelqu’un les vendait, et que le gamin se retrouvait en danger, assailli par leurs ennemis en grand nombre, trop blessé pour se défendre ? Il n’avait pas envie de rentrer et de découvrir un cadavre dans le lit ! Il n’avait plus envie de revivre une chose pareille, rentrer chez lui et découvrir un proche mort. Comme lorsqu’il avait découvert sa mère morte, allongée dans le hall de leur HLM après avoir été dépouillée et frappée d’un coup de couteau en plein abdomen. Ce jour-là, d’autres résidents étaient rentrés chez eux, passant près d’elle sans daigner la voir, et aucun d’eux n’avait appelé la police ni même une ambulance. Lorsque le jeune Branco était rentré, il avait découvert sa mère froide et à jamais figée, sa petite sœur l’attendant treize étages plus haut, affamée et affolée. Malgré les années, c’était un souvenir dont il ne parvenait pas à se défaire. Parfois, il sentait encore l’odeur du sang séché qui avait coagulé, et des œufs, du fromage et du lait que sa mère rapportait au moment de son agression, et qui s’étaient brisés, ou avait été éventré dans sa chute. Cette odeur rance, tenace dans ses souvenirs, si écœurante.
Réprimant un haut-le-cœur, Branco ferma les yeux et se laissa bercer par le bruit de la rame de métro qui approchait. C’était peut-être pour ça, qu’il avait accepté de signer ce contrat il y a trois ans, pour oublier, effacer ce souvenir. S’habituer à côtoyer l’odeur du sang, pour ne plus se souvenir de celui de sa mère, et de l’expression terrifiée et triste que son visage arborait, dans une dernière grimace à peine humaine.
Il monta dans le wagon du milieu. Tout autour de lui, les gens baissaient le nez sur leur main, posée sur leurs genoux, ou bien sur un journal, un magasine ou un livre. Personne ne faisait attention à son voisin, ou bien faisait mine de s’y intéresser. L’un d’eux pourrait se faire dépouiller sous leurs yeux, qu’ils ne feraient pas un geste. Branco regarda vers l’extérieur, désirant s’éloigner de l’indifférence humaine, mais ses yeux ne rencontrèrent que l’obscurité du monde souterrain.
Un bref instant, il tenta d’imaginer ce qu’aurait été sa vie s’il avait refusé de signer le contrat proposé par l’organisation – cela lui prenait assez souvent en ce moment. L’homme qu’il avait abattu dans la maison de Chin quelques jours auparavant, le ripou, avait peut-être raison. Il se serait fini à la bière dans un appartement miteux, et sa sœur aurait terminé prostituée pour l’aider à payer ses bouteilles. Finalement, dans un certain sens, il avait fait le bon choix. Même si en ce moment, il en doutait fortement. Will était en train de chambouler sa vie, aussi bien sur le plan professionnel – l’organisation était en train de foutre le camp ! – que sur le plan personnel.
Il faut savoir que jamais Branco n’avait eu d’ami véritable – même si son défunt coéquipier Thomas avait un jour prétendu accéder à cette place – et n’accordait sa confiance à personne sauf à sa petite sœur. Mais il sentait au fond de lui que c’était en train de changer. Quelques jours seulement que cette aventure avait commencé, quelques jours seulement qu’ils se connaissaient, et pourtant Branco en était persuadé. Une fois tout ceci terminé, il ne serait plus le même homme – s’il était encore en vie, bien entendu.
Quelques minutes passèrent, quelques stations aussi, durant lesquelles il rumina ses pensées en regardant vers l’extérieur sombre. Finalement, il descendit pour son changement, ne croisant que quelques voyageurs hâtifs qui ne lui accordait aucune attention. Une sourde colère avait remplacé son incertitude. Pourquoi se mettre dans un état pareil pour un gosse ? Il n’y avait pas de quoi se mettre en boulle. Oui bon, ils avaient un peu joué tous les deux durant la nuit, il lui avait éjaculé dans la bouche et puis après ! Pas de quoi en faire un scandale, il avait fait ça des dizaines et des dizaines de fois, ça n’était pas une fois en plus ou en moins qui allait le chambouler. En réalité, c’était ce qu’il s’était passé avec les motards qui l’avait fragilisé. Ils étaient passés si près de la mort qu’il s’était également laissé aller à des choses qu’il n’aurait pas fait en pleine possession de ses moyens. Après tout, l’organisation elle-même ordonnait à ses employés de ne pas se fréquenter, et si elle leur imposait ce strict anonymat, ça n’était certes pas pour rien. De toute façon, une fois cette histoire réglée, Will et Branco retourneraient chacun de leur côté, oubliant qu’ils s’étaient connus, oubliant même ce qu’ils avaient vécu et partagé. Et c’était mieux ainsi.
Branco reprit son voyage sur la ligne huit. Il était désormais temps de penser à ce qu’il allait effectuer d’ici quelques minutes. L’homme à qui il s’apprêtait à rendre visite était un ancien indic’ qu’il avait côtoyé longtemps durant ses années de service dans la Police Criminelle du 36. Un homme du nom de Riwan Hicks, né et élevé à New York par une mère française et un père américain, qui parlait parfaitement français, sans aucune pointe d’accent, et avait toujours un point de chute dans son pays natal. En apparence, c’était le responsable d’une boîte de nuit gay réglo, Le Cox, ouverte généralement jusqu’à cinq heures du matin. Mais sous ses apparences de gentil petit patron de deux ou trois barmen, c’était un mac dangereux qui employait une petite vingtaine de jeunes – dont la majorité n’était même pas majeur – qui travaillaient dans la boîte elle-même durant les grosses soirées mondaines. Des hommes influents, dont la notoriété n’étaient plus à faire, le plus souvent des hommes politiques qui passaient une nuit entière au rez-de-chaussée à boire des cocktails en charmante compagnie, avant de se retirer dans les chambres à l’étage pour une baise sadomasochiste qui n’atteignait pas moins de mille euros la passe. Certes, Branco lui-même reconnaissait que les « petites putains du Cox » valaient le détour, mais il trouvait ça cher payé pour vingt ou trente minutes de plaisir.
Lorsqu’il était flic au 36, Branco avait accepté de fermer les yeux sur les agissements de Hicks, en échange de quoi celui-ci lui fournissait tout ce dont il avait besoin en renseignement et, accessoirement, en compagnie gratuite. Oui, Branco y avait eu recourt deux ou trois fois – ou peut-être plus, il n’avait pas vraiment compté – et à vrai dire, il n’en était pas très fier, surtout lorsqu’il avait su quelques années plus tard, que la plupart de ceux avec qui il avait eu une relation sexuelle, n’avaient pas dix-huit ans.
Finalement, Branco émergea enfin à l’air libre, rue des Filles du Calvaire, et prit une grande inspiration remplie de la pollution crachée par les pots d’échappement, et entreprit de remonter tout la rue Vieille du Temple, direction Le Cox. Il n’y avait pas mis les pieds depuis sa démission au 36, mais comment oublier le trajet ?
Certes, à cette heure de la journée, la boîte ne serait pas ouverte, mais il connaissait les habitudes de Riwan Hicks. En matinée, celui-ci faisait les comptes de la veille – argent gagné légalement et illégalement – puis l’après-midi, il préparait la salle pour l’ouverture, réceptionnait la marchandise, et pointait les alcools qui se trouvaient dans sa réserve. A cette heure donc, il devait être dans ses bureaux, alors que la plupart de ses putes se reposaient, dormant d’un sommeil lourd d’alcool et de drogue. De plus, Branco savait qu’il n’était pas obligé de passer par l’entrée principale, là où ceux qui avaient tenté de l’éliminer, lui et Will, la veille, l’attendaient certainement. Il connaissait l’existence d’une entrée de service, ou un videur gros et carré comme un mur de béton, si c’était le même que les années précédentes, se tenait pour dissuader quelques éventuels intrus. Mais Branco n’était pas du genre facilement impressionnable, et il savait que, même si cet homme était armé, il serait le plus rapide au cas où il lui faudrait dégainer.
Une fois à l’intérieur des « coulisses », il lui suffirait de monter l’escalier, d’ouvrir la porte de droite, et d’exiger des explications à Riwan Hicks. Bien sûr, il ne s’agissait que d’un plan sommaire, il se doutait bien que ça ne serait pas aussi simple et que, comme l’avait dit Will, ils « l’attendraient au tournant ». Mais Branco n’était pas du genre à s’inquiéter pour de si petites broutilles. Le plus difficile était sans douter d’arriver jusqu’à Riwan Hicks vivant, car quelques hommes l’attendaient sans doute bien sagement. Mais ensuite, faire avouer à ce traître à qui il l’avait balancé serait la chose la plus aisée de l’histoire.
Riwan Hicks était un mac exigeant, qui se montrait parfois violent si l’un de ses gamins ne s’était pas montré assez performant, mais c’était aussi une balance sans aucun honneur ni aucun scrupule, qui se moquait bien des retombés qu’auraient ses déclarations, sur ses « collègues » proxénètes. En réalité, tant que cela lui rapportait argent et tranquillité, il ne faisait jamais preuve d’aucun scrupule. Et c’était sans douter pour ça qu’il l’avait si facilement balancé.
Arrivé à destination, Branco bifurqua dans une ruelle, alors que l’enseigne aux néons éteints du Cox se situait droit devant lui. Il tourna sur sa gauche au bout de la petite rue et s’arrêta, balayant l’espace étroit de son regard noir. Il n’y avait personne. Pas un chat. Le bruit des voitures au loin lui parvenait assourdi, comme s’il se situait dans un autre monde, séparé de lui par une ouate transparente. Prudemment, il s’avança, ouvrant ses oreilles et ses yeux au monde alentour. Une respiration, le bruit d’un chien qu’on rabat, le bruit d’une chaussure qui glisse sur la chaussée détrempée, quoi que ce fut, il aurait été capable de le percevoir. Mais non. Il n’y avait rien.
Il parvint jusqu’à la porte, une fine plaque en métal rouillée qui n’avait même pas de poignée, dégaina son six coups et frappa du bout du pied, attendant que le colosse qui était censé lui ouvrir, fasse son travail. Une minute s’écoula. Puis deux. Branco donna un second coup de pied. Trois minutes.
Les sourcils froncés, il baissa son arme et regarda à droite, puis à gauche puis, prit fermement appuis sur sa jambe gauche, arma la droite, et défonça la porte. Un bruit effroyable raisonna tout autour de lui, faisant s’envoler les quelques pigeons qui s’étaient posés sur les toits alentour, et l’assourdissant quelques secondes. Il pointa son révolver sur le trou béant qui venait de s’ouvrir, prêt à faire feu au moindre mouvement. Mais il n’y en eut pas.
C’est alors qu’une effroyable odeur de sang séché et de chair en décomposition monta jusqu’à ses narines et le fit reculer. Dans une grimace de dégoût, il plaça son bras gauche douloureux devant son visage. Quoi qu’il fasse, et malgré le temps qui passait, l’odeur des meurtres lui soulevait toujours le cœur. Il avança dans la pénombre. Quelques instants, il ne put rien distinguer, mais finalement ses yeux s’accoutumèrent à l’obscurité, et il reconnut, allongé à ses pieds, la gorge tranchée, et reposant dans une mare de sang solidifiée par le froid de l’hiver, le colosse de gardien à qui il avait si souvent adressé un signe de tête en passant par cette même porte en invité, alors qu’il était flic.
A l’intérieur du Cox, c’était une vraie boucherie. A en juger par les caisses de bouteilles d’alcools qui attendaient d’être servie, la boîte n’avait pas ouvert ses portes la veille. Riwan Hicks était dans son bureau, criblé de balle – autant lui que la pièce en elle-même – avec un tel acharnement, que l’un de ses bras avait été détaché du reste du corps, alors que l’autre tenait encore à l’épaule par un reste d’os à moitié brisé. Son visage, du moins ce qu’il en restait, était figé dans une expression de terreur et de douleur intense.
A l’étage, les putains qui avaient eu le malheur d’arriver au travail avant l’heure avait été éliminées avec la même rage, le corps troué d’une dizaine d’impact de balle de gros calibre. La plupart était allongé sur leur lit, attachés, nus, semblant avoir subi les pires sévices, alors que d’autres avaient tenté de s’enfuir dans les couloirs et étaient étendus en plein milieu du chemin, leur sang et leurs organes étalés partout sur les murs, le sol et le plafond.
Se sentant de plus en plus mal, Branco sortit de cet endroit en courant et se rua à l’extérieur avant de vomir tout ce qu’il avait eu le malheur d’avaler avant d’arriver là. Il avait eu beau chercher, il n’y avait aucun survivant. Quoi qu’il se soit passé dans cet endroit, les meurtriers n’avaient jamais eu l’intention d’épargner qui que ce fut. Ils étaient venus la veille avec pour ordre d’éliminer tous ceux qui se présenterait sur leur chemin, de les exterminer.
Branco reprit sa route après avoir vomis ses tripes, laissa un message obscur à la gendarmerie du troisième arrondissement, puis ne pensa plus qu’à rejoindre Will, afin de s’assurer qu’il allait bien.
***
Bisous !!
Chapitre 7
Branco accroché à lui comme si sa vie en dépendait, Will se contracta, balaya la douleur de son esprit pour se focaliser sur la conduite. Les yeux dilatés sous l’effort et les muscles tendus au maximum, c’est comme si un balai était profondément enfoncé dans son cul. En plein cœur de Paris, un vendredi soir, la circulation était dense. Il fallait profiter de cet avantage. Il sortit de la ruelle pour gagner le boulevard Vaugirard. A deux pas de la gare, les gens étaient encore excités, klaxonnaient contre les motards inconscients et les badauds, cherchaient une place pour se garer et pestaient contre les feux. Bref, la magie de noël opérait et les charmes de Paris fonctionnaient.
Will zigzaguait entre les voitures. Quand l’une d’elles doubla sur la gauche sans prévenir, il fit une large embardée pour la contourner et revenir droit sur la file.
- Espèce de malade, tu pourrais prévenir !!
- Tu veux que je te fasse le bulletin météo, aussi ?!!
Il déboucha sur la rue de Rennes, à sens unique, il disposait d’un boulevard sur la gauche pour remonter toute la rue. Il faisait fi des feux rouges : même quand les voitures avaient démarré, Will fonçait et naviguait entre elles. Une Clio et une Twingo pilèrent dans un bruit strident et des crissements de pneus qui laissèrent une trace sur le bitume. Un poing et des hurlements rageurs se firent entendre mais il était déjà loin. Avec des gestes vifs et des réflexes hors du commun, Will se frayait un chemin sans problème, comme si la route était fluide.
Au lieu de continuer tout droit, il opta pour le boulevard Saint Germain, bien plus emprunté que la rue Bonaparte. Il ne savait pas s’ils étaient toujours poursuivis, il laissait ce soin à son cher co-équipier, tout ce qu’il savait, c’est que s’il s’arrêtait, il était mort. Il fonctionnait sur les nerfs. Dans son état, il pouvait prendre une deuxième balle qu’il ne s’en rendrait même pas compte.
- Braque !!!
Will se plia en deux sur le côté pour pencher la moto sur la droite, faisant une queue de poisson à la voiture de derrière pour rouler à droite. Il se rendit compte que depuis le début, il allait tout droit. Il était facilement prévisible de leur tendre une embuscade. Il emprunta une petite ruelle sur la droite et s’amusa à faire le tour du pâté de maisons.
- Une petite visite gratuite de Paris, monsieur ? Hurla Will
- Une petite visite à l’hosto, ça te tente, abruti ? Répondit Branco sur le même ton.
- On en est où ?
- Crétin n°1 allumé. Le n°2 ne va pas tarder à se pointer. T’es balèze dans « Où est Charly ? ».
- J’ai toujours trouvé l’os du chien, les jumelles et le parchemin.
- Génial…
- ‘Ttention !!!
Un motard fonçait droit sur eux en sens interdit. La lumière d’un réverbère se refléta sur la bouche du canon du révolver et Will enchaîna. Il dégrada sur les quatre vitesses dans un laps de temps très réduit et effectua un virage à 90° au moment où il les dépassait. La moto fuma, Will se cramponnait au guidon pour garder la maîtrise du véhicule et Branco tira. Une seule balle. Qui fit mouche.
A droite et à gauche, deux motards les prenaient en étau.
- Il en sort de partout ! C’est quoi, ce bordel ?!
Will embraya, repositionna la moto qui patinait encore dans un effort qui lui coûta bien plus d’énergie qu’une partie de jambes en l’air. Son dos était en sueur et sa blessure suintait. Il crispa les yeux une seconde pour reprendre son souffle et d’un coup sec, il recula sur la roue arrière. Une seconde plus tard, il percutait les deux véhicules. Les motards, bien qu’ayant eut le réflexe de donner un coup de guidon, ne purent s’éviter. Will eut le temps de croiser le regard de leur agresseur.
- Passe-moi ton portable !
- Tu crois que c’est le moment d’appeler ta dulcinée ?! Répliqua Branco tout en s’exécutant.
A peine le temps de taper les huit touches d’un numéro que l’interlocuteur décrocha immédiatement.
- Tu rappelles tes gars, tout de suite, mec, fulminait Will.
- Je vois pas en quoi je devrais me plier à tes ordres. C’est un poisson trop gros pour toi ! Compte pas sur moi pour lui mettre des bâtons dans les roues. Surtout que t’as une balle dans le bide, on t’aura à l’usure.
- Alors, écoute-bien ceci : t’as intérêt à bien te planquer parce que je te raterais pas. Et crois-moi, c’est pas une balle qui m’arrêtera ! Fumier !
Will ne perdit pas de temps à négocier et raccrocha immédiatement. Branco s’abstint de tout commentaire et se contenta de recharger son flingue. Car, effectivement, débarquaient trois motos. Will ne les voyait pas mais, en contrepartie de son physique diminué, ses sens étaient affutés à l’extrême. Il avait raison, ils l’auraient à l’usure. S’il tombait, Branco ne serait pas le premier à le ramasser. Il secoua la tête, chassa ces idées défaitistes, et s’arma de courage. Branco pressa son bras. Surpris, Will s’autorisa à regarder derrière un dixième de seconde pour croiser son regard. Il était déterminé. Il avait confiance. Will hocha la tête, respira un bon coup, tenta de calmer son cœur qui battait la chamade, et fonça sur la moto solitaire. A pleine vitesse.
Derrière lui, Branco ne quittait pas la route du regard. D’un calme olympien, en pleine possession de ses moyens, il analysait la situation en un dixième de seconde. Les trois motos arrivèrent en même temps, à nouveau pris en étau. Will roulait toujours. Branco se retourna et vida deux balles. La première se figea dans le casque du conducteur, la deuxième dans la roue avant. Will augmentait la vitesse. Dans cette petite ruelle de trois mètres de large, il savait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. C’était quitte ou double. Sans perdre son objectif de vue, la distance entre les deux motos se rapprochait à une vitesse folle. Au moment de la percussion, l’autre fit un détour et se prit un réverbère à pleine vitesse.
Puis Will freina à plein régime. La troisième moto n’eut pas le temps de les dépasser que Branco avait déjà tiré en plein cœur du motard. Essoufflé, Will, plus vivant que mort, avait les doigts tremblants et le crâne sur le point d’exploser.
- Bien joué, ptit gars, le réconforta Branco.
- Ouais, merci…
- Allez, on y retourne.
Will embraya la première vitesse, et le temps de reprendre ses esprits, enchaina avec la seconde puis la troisième. Il regagna le boulevard Saint Germain des Prés pour rejoindre le boulevard Saint Michel. Il se sentait partir. D’une main, il lâcha le guidon pour palper sa blessure. Le sang coulait à flot. Il serra les dents, passa le dos de sa main sur ses yeux pour chasser la sueur, et se concentra sur la route. Il se fondit dans la masse en roulant à vitesse normale, slalomant gentiment entre les voitures. Cependant, quand un feu passait rouge, il l’ignorait, il ne pouvait pas s’arrêter. Il traversa la place où s’agglutinaient couples et canettes de bière.
- Will !
- Mmmh ?
- Reste avec moi, petit ! ça fait trois fois que je t’appelle.
- Désolé.
- On est suivis par une voiture. Prends à droite. On change de plan, on nous a vendus.
- Okay.
Will obéit.
- Descends. On est trop repérables. On se sépare.
Avant même de s’en rendre compte, Will avait saisi Branco par le bras.
- Ne me laisse pas, murmura-t-il, en s’effondrant contre le mur, la main crispée sur sa blessure, les yeux fermés. Je… Je connais quelqu’un, dans le coin, qui pourra nous héberger.
- Pas si c’est ton entourage direct.
- Ne me fais pas rire, c’est pas le moment. J’ai tiré une croix depuis longtemps sur mon entourage. C’est une fille un peu folle, qui adore les chats, mais elle est gentille.
Branco avait le sentiment d’être épié de partout tandis qu’il soutenait le gosse. Il n’aimait pas évoluer dans la foule, il se trouvait emprunté et gauche. D’un coup, sans prévenir, il se retourna et tira. La balle fila en plein milieu de la foule et se figea dans le genou d’un type, à cinq mètres de distance. Branco se retourna mais Will déjà courrait dans sa direction. Il prit appui sur sa jambe de terre avant de lancer sa jambe gauche dans le ventre de leur ennemi.
Sur l’une des principales places de Paris, les deux hommes furent entourés par une dizaine de gars.
- Suivez-nous sans faire d’histoires. Ce sera plus simple pour tout le monde, s’avança un homme.
- Même pas en rêve, les gars, répondit Branco en chargeant son révolver si rapidement que personne ne le vit faire. Une balle avait déjà frappé.
A ses côtés, Will s’élança. Dans un enchainement aussi gracieux qu’une danseuse étoile, il mit à terre deux hommes par un simple coup de coude. Il balança un coup de sabre dans la gorge d’un autre. Sonné, il lui envoya un coup de coude, évita un coup de pied aussi aiguisé qu’une lame de couteau, et l’acheva avec un coup de coude sur la tempe. D’un bond, il prit appui sur son crâne, replia ses pieds sous lui-même avant de les détendre sur la tête d’un autre. Il s’accrocha à un autre en le saisissant à la nuque et enchaîna trois coups de genoux dans son ventre avant de balancer un grand coup de pied dans la figure d’un énième ravisseur. Un croche-pied le mit à terre et il crut mourir de douleur quand une main appuya sur sa blessure.
Les larmes aux yeux, il repoussa son agresseur en croisant les bras sous sa gorge puis décocha un coup de genou dans ses parties. A peine sonné, le mec se contenta d’augmenter la pression. Will se contorsionna légèrement pour gagner plus de liberté. Il croisa ses jambes avec celles de son agresseur et, dans un effort de puissance et de contraction, le fit basculer sur le côté avant d’enfoncer son coude en plein dans son sternum.
Il n’eut pas le temps de se relever qu’il reçût un coup de poing sur la tête. Sonné, il eut du mal à se reprendre et se sentit soulevé de terre par deux bras sous les aisselles. Face à lui se planta un mec grand d’au moins deux mètres, armé d’un rictus mauvais. Cette fois, ce fut lui qui le saisit aux testicules, Will ne broncha pas plus que le premier. C’était l’un des premiers exercices qu’il s’était imposé.
Un coup de poing dans son nez fut suivi d’un terrible craquement : « super, maintenant, j’ai un nez cassé ». Il tordit ses mains pour attraper celles qui l’immobilisaient et sentit un doigt isolé et fragile. Sans hésiter, il le craqua au niveau des deux phalanges. Le type le lâcha dans un cri de douleur. Une balle fit exploser la tête de l’autre. Branco tira dans l’épaule de celui qui attaquait Will par derrière alors même que ce dernier se relevait péniblement. Un coup de poing dans la mâchoire de Branco le fit grogner de rage et il dégomma sans aucune retenue celui qui lui arracha le bras gauche.
Il en restait deux : Will se débarrassa du premier par un enchainement de coups de pieds vengeurs et rageurs. Deux coups de pied extérieurs suivi d’un coup de pied sauté, pour la forme, avant d’enfoncer le genou dans son plexus. Branco tira une balle dans la main du dernier qui s’enfuit en courant.
Ce ne fut qu’à ce moment que les deux hommes se rendirent compte que la place, tellement pleine à craquer qu’il était difficile de circuler, était désormais vierge de tout passant. En revanche, les voitures s’étaient arrêtés et créaient un embouteillage terrible. Avant de s’éclipser, les deux garçons fouillèrent rapidement les poches de leurs victimes pour en sortir clefs, carnets, téléphones, drogue et argent.
- ça a eu l’avantage de me réveiller.
- Genre, si je te tenais pas, tu t’écroulerais dans la seconde.
- Et t’imagines pas à quel point je rêve d’un bon lit. Y aurait pas de la morphine dans ce qu’on a piqué ?
- Contente-toi du lit où c’est moi qui te remets le nez en place.
- Fais chier, ils sont tous au courant que j’ai pris une balle dans le bide.
- Et moi, ils savent que je joue à la baby-sitter. Ma réputation va en pâtir.
- Ah, ah, ah… AÏEUH ! Bordel de merde de sa race de putains de fumiers ! Et comme si ça ne suffisait pas, on va se faire engueuler par les patrons.
- Pour changer…
- Misère… Pourquoi y a pas d’ascenseur ?
Branco rit sous cape. Il fallut bien dix minutes aux deux garçons pour monter les six étages. Au bout du deuxième, Will abandonnait et soufflait comme un porc.
- ça prend pas avec moi, y a pas deux secondes, tu lattais un mec en enchainant trois coups de pied.
- Mgggrrlwarf…
- C’est ça…
Enfin, Will frappait à une porte. Il n’attendit pas longtemps avant d’apercevoir une paire de pupilles bleues à travers le loquet.
- Will ?
- Je peux entrer ?
- Ah bien sûr. Attends deux secondes.
Cinq minutes plus tard, Will était installé sur le lit. Il n’avait pas fallu lui expliquer la situation pour qu’elle prenne elle-même l’initiative de laisser ses hôtes seuls avant de revenir avec des compresses, de l’alcool et des pansements.
- Si vous avez besoin de moi, je suis dans la pièce à côté.
- Merci, t’es un ange. Je te revaudrai ça.
Elle hocha la tête et s’éclipsa.
- Qu’est-ce qu’il y a entre vous deux ?
- Ah, tout de suite. C’est la seule personne à ne pas m’avoir lâché.
- Je croyais que c’était pas de ton entourage.
- Ben, c’est pas vraiment le cas. Elle est efficace, discrète et toujours serviable. Je vois pas ce qu’il te faut de plus. Arrête de poser des questions et fais-moi voir ton bras.
- Ah, tu l’avais vu ? S’étonna Branco. M’enfin, c’est pas le plus urgent.
- Ouais, je sais, on est tous les deux des bras cassés mais moi, j’aurai du mal à me soigner tout seul.
Après les soins rudimentaires apportés au bras de Branco, Will retira son tee-shirt. Le simple frôlement contre la peau le fit grimacer. L’odeur de sang lui donna à nouveau envie de vomir. Branco examina la blessure.
- Il faut la recoudre.
- Ouais.
- Tiens-toi droit. Ça va piquer, je vais d’abord désinfecter.
Branco prit une heure pour panser la plaie de son co-équipier. Will serrait les dents quand l’aiguille se plantait dans sa peau, la tête posée contre l’épaule de Branco.
- C’est fini, petit gars.
- Merci, dit-il en s’allongeant.
- Ça va aller ?
- Ouais, ouais, t’inquiète. Mais j’ai un peu froid, là, viens me réchauffer.
- L’excuse bidon : je te rappelle que je suis ton copain officiel.
- Bah, profites-en alors parce que là, je suis tellement shooté que je calcule pas trop.
- En fait, t’es juste un gamin trop prétentieux pour admettre que t’as besoin d’affection.
- Bien joué, Einstein. Tu veux que je te supplie ou c’est trop demandé ?
- Supplie-moi, j’aime bien l’idée.
- Ah là là, t’es incorrigible.
- Oh oui, punis-moi ! S’exclama Branco d’une voix de crécelle.
- Viens, idiot.
Branco n’y croyait pas trop mais Will avait vraiment les bras ouverts, prêt à l’accueillir. Bon, un peu de détente ne pouvait pas leur faire de mal après la tension de ces derniers jours. Mais il avait beau le nier, Branco savait que Will recherchait vraiment un peu de chaleur après être passé si près de la mort sans que personne ne s’en soucie. Comme un chien.
- Au fait, t’as quel âge ?
- Vingt-trois ans.
- Bon, ça va, c’est pas du détournement de mineur. Mais tu sais que tu vas coucher avec un vieux ? On a dix ans d’écart.
- T’as qu’à assurer, c’est tout ce que je demande.
- Dit-il alors qu’il dort déjà.
- Mmh. Si je dors, essaie de me réveiller avec le bisou du prince charmant, le taquina Will en avançant ses lèvres.
Dans la pénombre de la pièce, deux âmes lésées tentaient de se recoller. Branco s’approcha des lèvres de Will pour y poser les siennes. Will le serra dans ses bras, Branco essaye de ne pas l’écraser pour le ménager. Leurs langues s’envolèrent et un instant, Will oublia la douleur, enfin dans les bras de quelqu’un, le premier homme qui, depuis longtemps, avait dénié se soucier un tant soit peu de lui. Il était insupportable, asocial et incompétent mais il avait malgré tout gagné sa confiance.
Dans la douceur, un sentiment qui paraissait presque incongru ces derniers temps, les deux hommes goûtaient à une sensation nouvelle, teintée de plaisir et de désir. Les mains de Branco le caressaient au niveau des hanches puis il descendit sur son torse. Will le caressait dans ses cheveux en pressant sa tête contre lui, le sentir tout près contre lui lui faisait du bien. Il s’arrêta au niveau de sa blessure et Will frissonna, complètement tendu, lorsque Branco y passa sa langue. Il n’avait pas encore mis de compresse et la peau était encore rouge, du traitement qu’elle venait de subir. Si près, Branco pouvait voir qu’il n’était vraiment pas doué pour les travaux manuels, encore moins dans de telles conditions, mais Will n’avait rien dit. Il lécha du bout de la langue la plaie encore vive et Will se cabra immédiatement. Il tenta de le déloger en le lui faisant comprendre d’une pression sur sa tête mais Branco l’ignora et acheva le traitement à sa manière.
Will se résigna même s’il n’aimait pas s’exposer ainsi. Il ferma les yeux pour se reposer sous les caresses de Branco. Il n’y avait plus que la mollesse du matelas et les agréables caresses qui comptaient. Tout en embrassant sa plaie, Branco le caressait sur ses cuisses, celles-ci bien ouvertes et peu farouches.
Will finit par s’habituer à la langue humide de Branco et sa chaleur l’excitait. Un doigt puis deux forcèrent le passage de son orifice. Quand il lâcha un soupir de soulagement, Branco remonta langoureusement pour gagner sa bouche et retrouver sa jumelle. Will changea de position pour se placer à califourchon. Il mit fin au baiser en s’éloignant lentement pour descendre sur son sexe et prendre celui-ci en bouche. L’effet fut instantané. Will entreprit de le malaxer avec force et puissance avant de le frôler du bout des doigts pour le narguer de plaisir. Il se prit un coup sur la tête et rigola avant de le prendre en bouche. Branco le prit à la nuque et enfonça lui-même son sexe avec l’énergie du désespoir. Evidemment, avec cet homme, rien ne se faisait sans qu’il ne prenne les choses en main… Quoique… Will plongea en avant pour avaler entièrement son sexe et le régaler de sensations exotiques. Il accéléra de plus en plus jusqu’à sentir le sexe de son partenaire gonflé à son paroxysme. Il passa sa langue sur toute sa largeur, l’engloba et le suça comme une friandise qu’on vient de gagner à la foire du village. Branco se libéra dans un râle de plaisir et força Will à avaler sa semence. Ensuite, il le ramena à la hauteur de son visage pour l’embrasser et récupérer un peu du liquide au passage. Plein de passion et de fougue, le baiser les ramenait à la vie. Comme après un long vol sans escale, il s’agissait de retrouver des sensations engourdies et perdues. La timidité rivalisait avec le désir mais les deux formaient un cocktail explosif.
Will parsema ensuite le torse de Branco de baisers vifs et excités pour s’approprier cet espace si grand et solide. Il frissonnait de plaisir en voyageant pour une destination inconnue et qui ne demandait qu’à être explorée. Branco prit son relais pour lui donner le plaisir qu’il venait de recevoir. Le sexe déjà gonflé, Will se libéra en peu de temps avant de s’effondrer essoufflé sur Branco.
Un silence reposant accueillit cet instant de découverte avant que Will ne reprenne la parole, d’une faible voix :
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
- Je vais retourner tâter de la gâchette avec mon contact. Il devrait savoir qu’il fait pas bon me vendre. Toi, profites-en pour te reposer.
- D’accord, essaie de laisser Virginie en dehors de tout ça.
- Virginie ?
- Notre hôte.
- Ça marche. Reprends des forces, je pense pas que ce soit fini.
- Reste avec moi, cette nuit. Tu pourras y aller demain matin.
- Tu veux que j’allume la lumière et que je lise une histoire ?
- Nan, je veux pas d’histoires à faire peur. Et c’est pas la peine, je dors déjà.
Branco regarda une dernière fois le visage de Will, pour s’imprégner de la nouvelle attitude de son co-équipier. Bah, il savait bien que dès le lendemain, le Will original réapparaitrait mais il se doutait que le gamin ne serait pas du genre à faire comme si rien ne s’était passé. Peut-être que leur tandem pouvait marcher. Il suffisait de trouver le bon équilibre. Il caressa une dernière fois son visage avant de rejoindre le pays des rêves.
***
Joyeux noël !!! Un nouveau chapitre, c’est pas beau, ça ?! J’ai été gâtée par le papa noël, tout pleins de cadeaux ! Je vous le dis, ça vaut le coup d’attendre un an ! Muarf, cela dit, j’ai eu une semaine tellement chargée que j’ai pas eu le temps de publier ! Et à peine le temps d’écrire !
Stephy : Désolée pour le retard ! Pour la peine, je poste celui de cette semaine ^^
Danouch : me prends-tu pour une inculte doublée d’une incompétente ?!!!! Muahahahahaha ! Evidemment que je sais que c’est Bleach (je me renseigne un minimum sur les images…) mais heu, c’est vrai que je ne connais pas Ulquiora puisqu’en réalité, je n’aime pas Bleach… C’est le genre de série à rallonge qui ne se termine pas déjà sur le papier mais encore moins en anime et qui perd de sa qualité ! En tout cas, moi, celui que je préfère, c’est le ptit gars aux cheveux blancs, Hitsugaya ! Bizarre, hein, venant de ma part ?!!
Quant à l’histoire elle-même (si on parle de manga, on en a pour une heure, même ceux que je connais pas !), je sais pas si tu emprunteras le même chemin que nous puisqu’on change tout au dernier moment même une fois que c’est rodé. Et oui, mon feeling nous jouera plus d’un tour ! la pauvre Gabie, elle doit s’adapter au dernier moment alors qu’elle est beaucoup plus organisée que nous, lol ! Je dois dire qu’on ne sait même pas le nombre de chapitres au final, rien que ça, ça doit la triturer (faudra que je lui pose la question !). Mais c’est intéressant, elle en rêve même la nuit lol
Tiens, excuse-moi, ça fait un petit moment que je suis pas allée sur ton blog, doit y avoir quelques nouveautés ^^ ça tombe bien, j’ai à nouveau des chapitres en retard !
Chapitre 6
En réalité, et même si cette situation commençait à l’énerver un tantinet, Branco admettait que cette histoire de « faire équipe » avec le gosse, n’était pas une si mauvaise idée. Craquer un code pareil en une semaine, il n’aurait jamais pu. Heureusement que Will était là, sans cela il n’aurait pu avancer de lui-même. Même si ce gamin était trop autoritaire, trop intelligent et trop fier pour être qualifié de quelqu’un de supportable, Branco avait fini par s’y habituer. Ses sautes d’humeur étaient fréquentes, mais il pouvait les anticiper désormais : lorsqu’il l’entendait soupirer, gémir de douleur, tourner la tête dans tous les sens, cela signifiait énervement chronique et donc possible lynchage. Généralement, dans ces moments-là, Branco préférait sortir Kitty.
Ce qui était valable pour le gosse l’était tout aussi pour la chienne. Branco n’aimait pas les chiens, ni les animaux en général – à par les chats, mais ça c’était une autre histoire – et en réalisant qu’il lui faudrait s’occuper d’un chien, il avait clairement désapprouvé. En fait, oui, Branco n’aimait pas grand-chose, hormis la bière, les clopes et les grenades. Mais au fil des jours, il avait fini par s’y habituer à cette petite chienne uniformément noire qui trottait doucement à ses côtés lorsqu’il la sortait. Elle était câline, elle ne faisait que dormir et manger toute la journée. Et puis un jour, elle lui avait grogné dessus. Branco était tombé des nues. Un si petit chien, à l’air inoffensif et inutile, capable de lui montrer les crocs et de le menacer avec tellement de conviction, qu’il en était resté sur le cul plusieurs secondes, ne sachant trop quoi faire.
Avec le recul, Branco se disait que cette Kitty, si douce et si gentille qui cachait en réalité un véritable caractère de chien d’attaque, était tout à fait semblable à son maître, le cher Will. Celui-ci, allongé toute la journée, handicapé par cette blessure qui avait bien faillit lui être fatale, arrivait encore à le prendre de court et à le menacer. Non pas que Branco soit du genre facilement intimidable, mais le gosse faisait face et ne se laissait pas facilement démonter. Ce qui forçait tout de même quelque peu l’admiration. Même la sienne.
Il lui avait donc fallu une semaine entière pour déchiffrer ce carnet et ce code de … polymorphe ? Polygo … poly-quelque-chose, bref, un génie, aux yeux de Branco. Et, maintenant qu’il avait les noms, il pouvait enfin avancer.
Malheureusement, en cet instant, la colère que ressentait Branco camouflait tout autre sentiment – y compris ce respect naissant qu’il ressentait pour le gamin. L’un des deux derniers principaux collaborateurs de Namyung Chin au sein de la police, était un capitaine de la Brigade de Répression du Proxénétisme du 36, un dénommé Charles Bumar. Par sa position dans la police, cet homme devait connaître chaque secret du trafic de la prostitution, du plus minable des macs au plus dangereux, dans les rues de Paris. Branco pouvait donc en conclure que Chin lui-même devait avoir une préférence pour le trafic de la chaire, et qu’il fallait donc chercher dans ce sens. Bien évidemment, il n’était pas exclu qu’il trempe aussi dans la drogue et les armes. Etant donné qu’il ne savait pas exactement quel poids donner au mafieux coréen, autant envisager toutes les possibilités. Histoire de ne pas être pris par surprise.
Mais ça n’était bien évidemment pas la seule cause de sa colère. Lancé à plus de cent cinquante sur le périphérique qui reliait la Porte de St Cloud à sa destination, la Porte de Champerret, Branco n’écoutait plus que sa rage, faisant fi de quelques coups de klaxon énervés qui retentissaient sur sa route. Il n’avait pas besoin de carte, ni même de panneaux de signalisation. Il savait où il se dirigeait, car il y était déjà allé plusieurs fois.
En commençant son travail dans la police, Branco Santana avait été comme tous les bleus fraîchement engagé par la Brigade Criminelle : un naïf rêvant d’aventure et de justice, sous-payé et mal considéré par ses collègues. A l’époque, il avait été obligé de trouver un logement dans ses moyens, un deux pièces d’environ vingt mètres carrés, pour l’accueillir lui et sa petite sœur, au cœur du 9ème arrondissement, non loin des bureaux du 36 qui se situaient eux, sur l’île de la cité, dans le 1er arrondissement. Epoque difficile. Branco avait vite déchanté. Le salaire était insuffisant pour lui et sa petite sœur, ou en tout cas pour couvrir les frais de scolarité, du loyer, de la nourriture à acheter chaque mois, et d’assurer en cas de coups durs. Finalement, le jeune Branco s’en était pris plein la gueule pour pas un rond. Son altercation avec son coéquipier lui avait remis la tête sur les épaules, et aujourd’hui, l’organisation et son travail en tant que majordome silencieux dans un hôtel de luxe du 15ème, suffisaient amplement. Et il ne regrettait rien.
Seulement, à l’époque, il y avait quelqu’un qui lui avait tendu la main et qui l’avait aidé. Un sergent de la Brigade de Répression du Proxénétisme, fraichement promu, arborant une très belle crinière brune et des yeux vifs et intelligents. Gentil, avenant et souriant, il l’avait aidé à reprendre du poil de la bête lorsque Branco s’était rendu compte de la précarité dans laquelle il avait plongé sa jeune sœur. Et cet homme s’appelait Charles Bumar. Droit, honnête, travailleur et respectueux des autres.
En lisant ce nom dans le carnet, Branco avait senti une rage immense s’emparer de lui. C’était impossible que cet homme soit le même que celui qu’il avait connu. Impossible que les choses soient si tordues.
Le pourri que Branco avait descendu dans la maison de Chin avait été le mentor de Thomas, son coéquipier qui avait un jour tenté de le tuer. Un homme que lui-même avait toujours préféré éviter, mais qu’il respectait, car il était un ancien dans la police. Et celui qu’il s’apprêtait à descendre aujourd’hui, avait été le sien. Charles l’avait aidé, encadré, soutenu. Comment avait-il fait pour ne pas le voir ? Pour ne pas comprendre que ce sergent à qui il vouait une admiration sans borne, n’était qu’un ripou qui jouait la comédie pour cacher les apparences ? Il se sentait minable. Encore une fois, plusieurs années après la mort de Thomas et son hospitalisation pour avoir reçu une balle en plein poumon, il se sentait trahi. Une sensation qui glaçait tout l’intérieur de son être, jusqu’à la moelle de ses os, et faisait remonter une chaleur torride jusqu’à son cerveau, faisant ainsi jaillir les larmes hors de ses yeux. Une sensation désagréable qu’il détestait.
Avec ça, Branco en arrivait à se demander si toute la police, dans sa totalité, n’était pas corrompue. Une image se superposa à sa haine : celle de la gangrène qui grignotait un peu plus de chaire tous les jours, jusqu’à la mort définitive. Les bureaux du 36 en étaient-ils arrivés à cette extrémité ? Etaient-ils eux aussi infecté par une bactérie dévoreuse de chaire, qui les transformait tous en pourri de la pire espèce ? En démon, qui ne cherchaient qu’à s’enrichir sur le dos de la société, en répandant le crime, la drogue et la prostitution ? Des cannibales, dévoreurs de justice et de paix. Et bientôt, cette gangrène attaquerait les habitants eux-mêmes, pour les transformer à leur tour.
Souriant derrière son écharpe, que Branco avait remonté jusqu’à son nez pour se protéger de la morsure du froid du mois de décembre, il accéléra. Penser à autre chose, masquer sa haine et sa tristesse derrière un masque de passivité et d’indifférence. C’était ainsi qu’il tenait le coup, en refoulant tout à l’intérieur de son corps, pour faire comme si de rien n’était. Bien évidemment, il était conscient qu’un jour ou l’autre tout ça finirait par le faire exploser, mais il n’en était pas là. Pas encore. Pas maintenant !
Quelques voitures le klaxonnèrent sur le périphérique, mais il les ignora. Il était presque arrivé à destination. Une fois à la Porte de Champerret, il lui suffirait de traverser tout le 17ème pour surgir dans le 8ème par la rue du Faubourg Saint Honoré, la remonter entièrement jusqu’au croisement avec l’avenue Matignon. Et là, il arriverait à destination. Il se souvenait encore parfaitement de la route à suivre, de l’adresse, du code à taper pour passer la porte – s’il n’avait pas changé. Tant de souvenir. Mais c’est justement lorsque les souvenirs sont nombreux, que la rage est la plus grande.
Lorsqu’il parvint à destination, il n’avait cessé de ruminer tout le trajet. Comment mettre fin à la vie de Charles ? Entrer et tout faire exploser, comme à son habitude ? Non. Déjà, il avait expédié le premier, il y a quelques jours dans la maison de Chin, bien trop rapidement. Pour lui, pour le capitaine Bumar, il allait devoir procéder autrement.
Il gara sa moto à la va-vite sur le trottoir, la calla bien pour ne pas qu’elle tombe – manquerait plus que ça ! – et se dirigea derechef vers l’immeuble. Il le reconnut immédiatement. Combien de fois était-il venu ici, en quête de réponses à ses questions ? De trop nombreuses fois.
L’attacher d’abord, pour l’empêcher d’utiliser son arme, aussi bien que pour l’attaquer que pour se suicider – certains truands, ou ripoux dans le cas présent, préféraient encore se donner la mort plutôt que d’affronter la colère de leur patron. Laisser libre court à sa colère ensuite.
En parcourant d’un pas vif les quelques mètres qui le séparait de l’entrée, Branco ne cessait de ruminer ces idées morbides. Il était tellement absorbé par ses propres pensées qu’il ne vit pas les deux hommes, non loin de lui, l’un d’eux adossé à une Mercedes noire aux vitres entièrement teintées, qui semblaient attendre quelque chose, les bras croisés.
Le frapper. Ça il en était certain, les premières paroles qu’il exprimerait en guise de retrouvailles après de si longues années, ce serait avec ses poings. D’ordinaire, il parvenait assez bien à canaliser sa colère et son ressentiment au plus profond de lui, mais là c’était trop. Des jours entiers passés à s’occuper d’un gamin et de son chien, avec tout qui foutait le camp autour de lui. Le quartier général du 36, infesté par les pourris, et lui qui luttait seul – ou presque – contre cette infection. A noter que sa frustration sexuelle y était peut-être aussi pour beaucoup, mais ça, se serait hors de propos.
Les deux hommes silencieux, à l’autre bout de la rue, semblaient l’avoir vu. Lorsque Branco s’arrêta devant le digicode, les doigts tremblants de fureur, ils tournèrent la tête vers lui. Une certaine tension se lisait dans leur posture. Ils serraient fortement leur bras autour de leur torse, les poings et la mâchoire serrée. L’expression de leur visage, et la lueur dans leur regard, étaient indéchiffrables. Impossible de savoir qui étaient ces hommes, la seule chose de sûre, c’est qu’ils n’inspiraient pas confiance.
Avec rapidité, Branco tapa le code. Il y eut un clignotement, puis un « bip » caractéristique, et la porte s’ouvrit. Il la poussa fortement, et pénétra à l’intérieur. Même si cela ne lui était pas nécessaire, il regarda les noms inscrits sur les boîtes aux lettres. Charles Bumar était toujours là. Après toutes ces années, il continuait d’habiter le même appartement exigu et fonctionnel, terriblement impersonnel, au quatrième étage. Ni une ni deux, Branco monta les escaliers quatre à quatre. Peu importe qu’il l’entende, qu’il se mette en garde à son arrivée devant la porte. S’il l’attaquait en tirant le premier, au moins Branco aurait une bonne raison de riposter et de faire sentir toute l’étendue de sa colère.
Les deux hommes non loin de l’immeuble ? Il ne les avait même pas entraperçus. En ce moment, c’était comme s’il portait des œillères. Et c’était aussi pour cela qu’il s’efforçait presque continuellement de refouler sa colère. Elle l’aveuglait, elle le rendait idiot et incompétent. Mais là, elle était bien trop grande.
Arrivé au troisième étage, Branco entendit du bruit un peu plus haut, et s’arrêta. Sa main droite plongea derechef sous son blouson en cuir et serra son arme. Son six coups. Malgré les années, il lui était resté loyal. Au moins un qui ne le décevrait pas. Il attendit quelques secondes, mais aucun autre son ne lui parvint. Peut-être avait-il rêvé, ou peut-être que ses sens, exacerbés par sa rage, lui faisaient percevoir des sons et des odeurs qui étaient bien loin de la réalité. Il reprit son ascension.
A l’extérieur, les deux hommes reçurent un appel. Ils écoutèrent ce que leur interlocuteur avait à leur dire sans desserrer les lèvres. Ils ne prononcèrent pas une parole, se contentant d’acquiescer – comme si celui qui leur parlait au travers du téléphone, pouvait sentir leur approbation par ce bref et lointain hochement de tête – puis ils rangèrent leur téléphone et se dirigèrent vers l’entrée de l’immeuble, arborant toujours cette même expression grave et sérieuse.
Bien évidemment, Branco savait qu’il lui faudrait arracher quelques aveux à Charles Bumar. Autant profiter de ce qu’il était là pour en apprendre plus sur Chin, même s’il doutât fortement que son ancien mentor accepterait facilement de parler. Mais il savait se montrer persuasif.
Il en était là, à imaginer ce qu’il lui ferait subir, lorsqu’un événement totalement indépendant de sa volonté se produisit. Une puissante détonation le surprit d’abord, faisant trembler les murs et les fondations même de l’immeuble. Puis, avant même qu’il ne le réalise, il décollait littéralement des marches d’escalier pour percuter le mur derrière lui, et s’écrouler sur le sol, rouler en boule sur lui-même pour se protéger des débris volants. L’explosion avait été tellement forte et tellement proche de lui, qu’il fut pris d’une surdité partielle.
Le souffle presque coupé, le cœur battant à tout rompre, la colère remplacée par une peur tangible, Branco redressa finalement le nez. Une âpre poussière envahissait la cage d’escalier dans laquelle il était étendu, voilant l’atmosphère d’une fumée grise, opaque, et étouffante. Toussotant, il se redressa en grimaçant. Vraisemblablement, quelques débris de verre venu d’on ne sait où lui avait entaillé la peau sur la joue, la main gauche, et l’un d’eux avait même réussis à percer le cuir de son blouson et le coton de son tee-shirt, pour se planter dans son bras. Brusquement, ses oreilles commencèrent à siffler. Toujours désorienté, Branco remonta les quelques marches en titubant.
Devant lui, une porte en bois, éventrée, pendait mollement sur ses gonds. L’appartement 4b du quatrième étage. Là où Charles Bumar était censé vivre. Quelqu’un venait de le faire exploser. Et ce quelqu’un, ça n’était pas lui ! Branco poussa un soupir tout en pensant :
« Will ne voudra jamais me croire ! »
Malheureusement, ses capacités auditives n’étant pas revenues à la normale, Branco ne perçut pas le bruit de la porte d’entrée de l’immeuble qu’on ouvrait doucement, et les pas des deux hommes qui gravissaient rapidement les marches des quatre étages. Cependant, il sentit clairement la pression, dans son dos, qu’exerçait le canon d’une arme. La respiration bloquée dans sa gorge, il se figea, et leva lentement les bras. Il entendit une voix, assourdie et inaudible. Il resta immobile, pestant contre sa malchance et son manque de jugeote.
La première chose qu’on lui avait appris à l’école de police, dans le service de déminage, c’est qu’il ne fallait surtout par s’attarder sur les lieux d’une explosion. Pourquoi ? Parce que les poseurs de bombes se considèrent comme des artistes et qu’ils aiment assister à la concrétisation de leurs œuvres. Généralement, non seulement ils assistent eux-mêmes, en direct, à l’explosion, mais en plus ils restent sur les lieux quelques secondes encore, pour admirer le chef d’œuvre. Et Branco s’était attardé ici, offrant son dos au premier venu. Très intelligent.
Une poigne agacée et puissante lui saisit l’épaule droite et l’obligea à se retourner. Branco fit alors face à deux hommes, battis comme des armoires à glace, et raide comme la justice. Sympathique. Rapidement, en bon ex-flic, il analysa la situation. Ils étaient deux, il était tout seul. A première vue, il était désavantagé. Mais l’un des deux hommes, celui resté en retrait derrière son collègue, n’avait pas jugé bon de sortir son arme. Où était l’intérêt d’être deux, si c’était pour ne pas profiter de leur nombre ? Intérieurement, Branco sourit.
Le premier homme, celui qui pointait une arme sur lui, lui dit quelque chose. Branco vit clairement ses lèvres remuer, mais les seuls sons qui lui parvinrent furent :
- … au-è … cre-é … ii … onna … è … Ma … qui … é-i-é
Branco avait bien envie de leur demander d’articuler et de parler plus fort, mais au moment où il ouvrait la bouche, il vit l’homme abaisser le chien de son arme. Son sang ne fit qu’un tour. Il était encore légèrement désorienté, sentait son cœur battre avec force à ses tympans, et la blessure à son bras commençait sérieusement à le brûler, mais il n’était pas du genre à se laisser tuer sans rien tenter.
Prenant appui de son bras gauche sur la rambarde branlante de l’escalier, il balança son pied droit dans les airs. Son genou percuta directement la mâchoire de son agresseur dans un craquement sinistre et l’envoya valser directement par-dessus la rambarde en bois, qui céda sous son poids. Lourdement, l’homme atterrit sur son acolyte qui, resté en bas dans le tournant de l’escalier, n’eut même pas le temps de dégainer son arme. Les deux hommes s’écroulèrent et roulèrent jusqu’en bas. Branco profita de leur confusion pour prendre ses jambes à son cou. Il dévala les quelques marches, sauta par-dessus les deux hommes qui, légèrement sonné et emmêlé dans un méli-mélo de jambes et de bras, ne purent le retenir. Puis il surgit dans la rue, enfourcha sa moto, et s’élança rapidement, remontant la rue en sens inverse pour reprendre le périphérique.
Apparemment, Chin voulait se débarrasser de ses collaborateurs, de peur justement de voir l’organisation s’emparer d’eux et réussir à les faire parler. Finalement, ce satané mafieux coréen était assez puissant pour orchestré la mort d’un capitaine de Brigade du Quai des Orfèvres. Ou peut-être était-ce autre chose, peut-être que l’organisation elle-même, les jugeant incompétents, avait placé un autre agent sur le coup. Ou peut-être n’était-ce qu’un piège. Le voyant arriver, Charles Bumar avait lui-même provoqué l’explosion pour faire croire à sa mort. Dangereux et inutile, mais possible, même si ça n’était pas vraiment dans le style de son vieux mentor.
Se remettant rapidement de leurs émotions, les deux hommes se relevèrent et coururent vers l’extérieur. Déjà, Branco disparaissait au bout de la rue, monté sur sa moto bruyante, rapide comme une formule 1. Loin de se laisser démonter, ils sautèrent dans leur voiture et se lancèrent à sa poursuite. Les ordres qu’ils avaient reçu quelques minutes plus tôt étaient clairs : Branco Santana devait mourir, et peu importaient les dommages collatéraux.
Luttant contre les virages et le vent froid, Branco se démena avec la poche intérieure de sa veste tout en maniant le guidon de sa moto, pour attraper son téléphone portable et taper un SMS :
« Fais tes valises et attends-moi en bas. Fais gaffe aux grenades. »
Bien évidemment à destination de Will. Pourquoi ? Car une idée saugrenue venait de surgir dans sa tête. Et si cette explosion n’avait été ni un suicide, ni une liquidation, mais une tentative d’assassinat envers nul autre que lui-même ? Quelqu’un s’était douté qu’il viendrait chez Charles Bumar pour terminer ce qu’il avait commencé avec l’autre homme dans la maison de Chin, et lui avait tendu un piège. Seulement, par chance, la minuterie avait tout fait sauter quelques secondes trop tôt. Il en avait fallu de peu pour qu’il se transforme en pâté en croûte.
Il ne se rendit compte qu’au bout de quelques minutes, alors qu’il se trouvait entre Porte Dauphine et Porte de Neuilly, de la présence de la voiture noire derrière lui, lorsque son ouïe lui revint nettement. Chaque fois qu’il accélérait, elle accélérait également. Chaque fois qu’il dépassait un véhicule, à plus de cent cinquante kilomètres à l’heure, elle en faisait de même. Et chaque fois qu’il ralentissait, elle prenait garde à rester derrière lui. Ces deux hommes qu’il avait croisé dans les escaliers étaient très certainement de bons artificiers – la puissance de leur bombe l’avait lui-même surprit – mais ils étaient de bien piètres poursuivants. Ou en tout cas, il y avait plus discret. Seulement, suivre une moto, si rapide et facilement maniable, au cœur du périphérique, au volant d’une Mercedes, n’était pas une très bonne idée.
Rapidement, Branco établit un plan. De toute évidence, ces hommes attendaient qu’il se montre chez Charles Bumar, pour tout faire exploser. Ils savaient qui il était, ce qu’il faisait, et tentaient de le faire disparaitre. Seulement, il n’était plus tout seul dans l’affaire, car à présent, il y avait Will. Ça n’était plus comme avant. Lorsqu’il était seul, Branco n’était jamais pris de cours par les imprévus, et était capable de retourner sa veste en seulement quelques secondes. Mais à présent, il y avait Will. Il ne pouvait décemment pas fuir en laissant le gosse derrière lui, il allait devoir retourner le chercher dans son appartement avant que ces hommes, ou d’autres, ne le fassent. Très vite, un nouvel itinéraire se dessina dans sa tête.
C’est alors que, brusquement, il bifurqua sur sa droite, pour prendre la sortie du périphérique, peu avant la Porte de la Muette. Sa moto frôla les plates-bandes et le garde-corps en fer, slaloma entre deux-trois voitures, et repartit de plus belle. Derrière lui, la voiture noire tenta de le suivre mais elle n’eut pas la même réponse au violent braquage et ne fit que glisser sur la chaussée, pour se retrouver face aux autres véhicules, qui se mirent alors à klaxonner de plus belle, en l’évitant soigneusement. Les deux hommes venaient de perdre leur proie, et ils étaient fous de rage.
Branco parcourut le reste du trajet en seulement quelques minutes, évitant les obstacles et les bouchons avec rapidité et agilité. Et si c’était trop tard ? S’ils s’en étaient déjà pris à Will ? Il y a plus d’une semaine maintenant, la mission de Branco avait été de venir en aide au gamin, et lui évité les ennuis. Echec total. Et il n’avait pas l’intention de recommencer, alors que sa nouvelle mission était de le veiller, et de le protéger !
Sans laisser une seule fois sa vitesse diminuer, Branco rejoignit la Place de Colombie pour prendre l’Avenue Henri Martin puis l’Avenue du Général Mandel. Il surgit dans le 7ème arrondissement par le Pont d’Iéna, roulant sur l’espace désigné aux piétons – et manqua même d’écraser une jolie blonde en tailleur gris – avant de rejoindre le 15ème par l’Avenue de Suffren. Pour terminer, il remonta la Rue Lecourbe, qu’il relia à la Rue de Vaugirard par la Rue Cambronne. Finalement, il s’arrêta.
Will le fixait, légèrement replié sur lui-même en se tenant le ventre, les yeux ronds, un sac à dos bleu nuit accroché à ses épaules. La moto roucoula quelques secondes dans un silence gêné, avant que le jeune homme ne déclare :
- Hors de question que je remonte sur cette carcasse rouillée !
Ce qui lui restait de patience l’avait depuis bien longtemps quitté. Les yeux aussi noirs que la nuit, le visage figé dans une pure expression de colère, la joue balafrée, une trace de sang s’étalant jusqu’au coin supérieur gauche de sa lèvre, Branco dégaina son six coups et pointa le canon sur Will. Ni la peur ni la surprise ne déformèrent les traits de ce dernier.
- Monte sur cette putain de moto ou je te laisse crever ici sur le trottoir, grogna Branco d’une voix grave.
Silence, avant qu’il ne précise :
- Joue pas à ça avec moi, tu sais que je le ferais.
Quelques secondes s’étalèrent encore, avant que Will ne se résigne dans un « Putain ! » marmonné, et ne passe sa jambe de l’autre côté du véhicule. Mais à peine l’eut-il enfourché, qu’une puissante détonation retentie. Une balle siffla à l’oreille de Branco, rebondit sur le réverbère pour se planter dans le mur, en détachant un énorme morceau de plâtre, qui se brisa en rencontrant le bitume. Will cligna des yeux, légèrement surpris.
Le soleil se couchait, il avait passé plus d’une semaine allongé dans un lit à grogner et à saigner au moindre mouvement, alors ce son, puissant et surprenant, le paralysa quelques millisecondes. Il retrouva l’usage de son corps lorsqu’une brusque poussée manqua le renverser. Réprimant un cri de douleur, il s’agrippa aux hanches de Branco.
- Bordel de merde ! s’écria-t-il les dents serrées sous la douleur. Qu’est-ce que t’as foutu encore, espèce de crétin dégénéré ?!
- Boum !!! se contenta de lui crier Branco.
Sa moto se faufila dans une ruelle pavée, qu’il pensait assez étroite pour semer une fois de plus ses poursuivants, mais il avait tort. La voiture noire s’engouffra à sa suite, et plusieurs autres balles fusèrent derrière eux. Branco bifurqua brusquement sur sa droite, dans la rue Blomet. Déserte. Dieu merci, la plupart des pièces du moteur de sa moto étaient neuves et ne risquaient donc pas de lâcher. Une balle perdue brisa le pare-brise arrière d’une voiture à l’arrêt sur leur gauche, et un couple, non loin de l’impact, poussa un cri en faisant un bon de côté.
Malheureusement, si Branco avait bénéficié d’un avantage lorsqu’ils étaient sur le périphérique, à cet instant, c’était tout l’inverse. Sa moto ralentissait, et n’avait plus la même puissance qu’alors. Car ils étaient deux juchés dessus et cela l’alourdissait plus qu’une simple voiture. La Mercedes à leur trousse eut vite faite de les rattraper. Les coups de feu avaient cessé. Les hommes étaient certainement à court de munition.
L’esprit de Branco travaillait à vive allure. Ils avaient réussi à le retrouver, non pas en le suivant – chose impossible vu la façon dont il s’était débarrassé d’eux un peu avant – mais parce qu’ils connaissaient son adresse. Ils n’ignoraient rien. Ils étaient puissants, bien plus que ce qu’il avait cru. Namyung Chin était décidément un homme bien trop dangereux.
Au moment où l’avant de la voiture noire allait toucher la roue arrière de sa moto, Branco vira sur la gauche et grimpa sur le trottoir à vive allure. Désormais, ils étaient l’un à côté de l’autre, séparés par la chaussée, les réverbères et les quelques poubelles. Le soleil baignait la ville de ses derniers rayons et une lueur rouge sang éclairait le ciel d’hiver. Le cœur de Branco battait à cent à l’heure, la sueur perlait sur son front et l’adrénaline exacerbait ses sens. Il était plus rapide, plus sûr, plus fort. Mais il savait qu’ensuite, il serait assailli par une immense fatigue.
Tout contre lui, il sentait le corps de Will collé au sien. Le gamin s’agrippait à lui avec la force du désespoir, mais pas une seule fois il n’avait crié, gémit ou même hurlé. Il se taisait, courageux dans sa douleur et dans sa peur de prendre une nouvelle balle. Ses deux bras lui enserraient la taille avec une telle puissance que Branco se sentait compressé dans son propre corps. Soudain, un nouveau mouvement fit pulser sa colère et sa terreur. La vitre du conducteur de la Mercedes venait de s’abaisser, pour laisser sortir le canon d’une arme.
- Merde ! rugit Branco avec force, avant de crier à l’intention de son passager : accroche-toi !
Et il freina. Will ne fit pas entendre sa voix une seule seconde, mais s’accrocha plus fort encore. Branco dû manœuvrer avec toute la force de ses bras pour ne pas que sa moto se renverse à cause de la puissance que sa vitesse lui avait donnée. Finalement, il s’arrêta dans un glissement contrôlé, et posa son pied à terre pour assurer leur équilibre. Will redressa la tête. Tous deux fixaient la voiture.
Avec une lenteur terrifiante, comme dans un vieux film en noir et blanc des années cinquante qu’on aurait passé au ralentit, ils virent la Mercedes continuer sur sa lancée. Lorsque les deux hommes à son bord prirent conscience qu’il fallait freiner, c’était déjà trop tard. Branco avait fait exprès d’emprunter une rue en sens interdit. Un utilitaire surgit en contre-sens, klaxonna. Bien trop tard. Les deux véhicules se percutèrent de plein fouet dans un bruit assourdissant de fer froissé et de vitres brisées. Will rentra la tête dans les épaules, la bouche entrouverte dans une expression d’étonnement et d’excitation étrange.
Puis, tout se figea. Les deux hommes, accrochés l’un à l’autre avec la force du désespoir, fixaient les deux carcasses fumantes. Une alarme antivol raisonnait, et quelques têtes commençaient à sortir des fenêtres aux étages alentours, et des portes sur les côtés. Essoufflés et tremblants sous l’effet de l’adrénaline, Will et Branco restèrent silencieux quelques secondes. Tout avait été si vite, qu’ils ne pouvaient y croire. Les deux hommes dans la Mercedes ne donnaient plus signe de vie, et le conducteur de l’utilitaire avait la tête ensanglantée, appuyé sur le carreau de sa portière.
Finalement, ce fut Will qui rompit le silence. Essoufflé, il lança :
- Chouette la balade ! On fait quoi maintenant ?
Dans un grognement, Branco attrapa son téléphone portable dans la poche intérieure de sa veste tout en se levant de son véhicule ronronnant, et chercha un numéro dans son répertoire. Il fit quelques pas, comme si Will n’avait pas à entendre sa prochaine conversation et attendit, tendu. Quelqu’un sembla décrocher très vite.
- La ferme, déclara Branco tout à trac, pas un mot. Je me pointe dans dix minutes maximum, t’as intérêt à ce qu’il y ait une chambre pour moi.
Il raccrocha, rangea son portable, et s’approcha tout en déclarant :
- On n’a pas intérêt à rester ici, on se casse.
Mais Will se redressa sur la moto, le regard aussi dur que deux saphirs bruts, et croisa les bras.
- J’suis pas un bagage que tu promènes comme bon te semble, déclara-t-il d’une voix sûre, tu vas me dire ce qu’il s’est passé et où on va !
Branco croisa les bras à son tour, comme pour se donner plus de force et, contre mauvaise fortune bon cœur, répondit :
- Quand j’étais dans la police, j’avais un contact dans le quartier du Marais, Rue Vieille du Temple, dans le 3ème. Un mac qui se cache derrière une enseigne de boîte de nuit.
- Ouais je connais, mais …
- Evidemment que tu connais, c’est le quartier gay par excellence. Ce mec me devait un service, il va nous héberger en attendant que je trouve mieux. Quant à ce qu’il s’est passé, je t’en ferais un résumé une fois qu’on sera en sûreté. Ça te va, comme ça ?!
Il y eut quelques secondes de battement durant lesquelles Will décroisa les bras, la bouche ouverte de stupeur et rétorqua, hébété :
- Putain … t’étais flic, toi ?!
Branco lui lança un regard de tueur et grogna de colère. A vrai dire, ça n’était pas vraiment le moment de l’enquiquiner ! Au même moment, alors que la moto sur laquelle Will était encore juché ronronnait doucement, un vrombissement plus puissant raisonna dans la ruelle, attirant le regard des deux hommes.
Une autre moto, aussi noire que la première, mais plus luisante et rutilante, venait de s’immobiliser à une centaine de mètres d’eux. Un pied à terre, le conducteur semblait les fixer, mais il était difficile de s’en faire une idée précise car il portait un casque. Un casque aussi sombre que la nuit, à la visière teintée. Son blouson de cuir serrait son corps musclé, et ses gants de la même matière protégeaient des mains énormes, accrochées au guidon. D’un mouvement rotatif du poignet, l’homme fit rugir le moteur puissant. Branco serra les dents dans un rictus de défi et de méfiance. Il avait un mauvais pressentiment. Qui que fût cet homme, il n’était certainement pas ici pour la décoration. Ses yeux et son visage tout entiers étaient certes cachés par son casque, mais il sentait son regard le brûler en profondeur.
Durant quelques longues secondes, les deux hommes se lorgnèrent du regard, se jugeant d’un œil critique, évaluant leur chance respective. De son côté, Will commençait à deviner ce qui allait se passer. Usant d’une rapidité étonnante pour un blessé, il glissa en avant sur le siège de la moto et empoigna le guidon. Il eut à peine le temps de crier :
- Monte !
Que l’homme en face d’eux dégainait déjà une arme argentée. Un automatique, avec viseur et silencieux intégrés. Branco se savait bon tireur, et avait confiance en ses capacités, mais il savait aussi que la portée de son six coups n’était pas aussi efficace que le modèle de l’homme qui lui faisait face. Dans une grimace mécontente, il grimpa derrière Will, tout en sortant son arme, et s’accrocha à la taille du gosse qui poussa un petit grognement de douleur. La moto démarra.
L’homme derrière eux eut à peine le temps de les mettre en joue que Will et Branco s’éloignaient déjà, hors de sa portée. Alors il se lança à leur trousse. S’agrippant d’une seule main, Branco se retourna à moitié, pointant son révolver sur leur poursuivant, prêt à tirer.
***
Danouch : Le bisou ? Quel bisou ?! Je plaisante, il va bientôt arriver. J’avais bien dit que je voulais changer un peu de ce que j’écrivais et le thriller était un bon moyen d’y parvenir. Ben, ça implique aussi le bisous :p C’est vrai que dans leur caractère, Will et Branco sont identiques mais qu’ils ont une façon de vivre bien différente ! C’est ce qu’on vient de remarquer avec Gabie aussi mais nous concernant… Cela dit, on n’a toujours pas mis le feu à l’appart :D
Stephy : je suis contente de te retrouver surtout si l’histoire te plait bien. Mais tu sais, il ne faut pas toujours chercher des raisons à Branco pour qu’il mette tout par terre :D C’est pour ça que ça marche !
Bisous tout le monde !
Chapitre 5
Quand Will s’éveilla, il sut d’emblée que ce n’était pas comme d’habitude. Il observa son environnement. Le seul avantage de sa piaule, c’était qu’elle était particulièrement lumineuse. En même temps, pour éclairer dix mètres carrés de surface, il ne fallait pas non plus avoir une idée de génie. Sinon, située sous les toits, les étés étaient torrides et les hivers rudes ; question surface, évidemment, la piaule faisait plus office de cagibis ou placard à balai que chambre à coucher. Mais bon, c’est tout ce qu’il avait pu trouver dans ses moyens. Et comme il n’avait pas l’intention de se marier pour vivre des jours heureux jusqu’à la fin des temps, ce logement fonctionnel lui convenait.
Il percuta assez rapidement le changement. C’était étrangement calme ; ça ne puait pas la clope. Kitty était tranquillement allongée sur son lit et le fixait de ses grands yeux noirs. Elle vint réclamer ses caresses, un rituel qu’elle ne manquait jamais de lui rappeler.
- Il est où, l’espèce d’animal ? Lui demanda-t-il.
Pour toute réponse, il eut droit à un soupir d’aise, Kitty, les yeux fermés, savourait pleinement son massage crânien.
Will palpa sa blessure. Elle était extrêmement sensible et très douloureuse. Son corps était dans un grand état de faiblesse. Ce qui le contrariait le plus, ce n’était pas tant la douleur, il savait la gérer et faire avec, mais surtout l’état de handicap dans lequel il se trouvait. Il n’était pas habitué à rester au lit. D’une manière générale, il avait toujours été actif mais depuis qu’il avait été chassé, il n’avait pas une minute pour se poser entre les cours, le sport et l’organisation. Ce qui n’était pas plus mal car ça lui évitait de trop penser.
- Tu crois qu’il m’aurait laissé à boire, l’autre abruti ?
Kitty redressa la tête et Will posa son front sur elle en la serrant contre lui.
- Je sais…
En fait, non, il ne savait pas trop. Etait-il énervé contre Branco ? Oui, évidemment. Will lui apparaissait sous son pire aspect : faible. Il se sentait vulnérable face à lui, un excité de la gâchette qui n’avait pas hésité à mettre en joue un simple copain de fac. Mais voilà, parce qu’il n’avait pas fait attention, il s’était pris une balle. Il aurait pu l’éviter s’il avait été plus attentif mais il était complètement plongé dans le combat. C’était là un de ses points faibles, il le savait, son champ de vision était trop étroit, la discipline qu’il pratiquait le forgeait au combat rapproché ou à moyenne distance, mais il ne maitrisait pas les armes à longue portée. Il se focalisait sur ses acquis en oubliant le reste, en oubliant qu’il n’était pas sur un tatami.
Ce n’est pas qu’il avait peur de Branco. Enfin, il ne l’identifiait pas comme une menace réelle et tangible. Ce dont il avait peur, c’est ce qu’il lui faisait voir en ce moment. Sa chambre petite et étriquée, son univers personnel, son corps blessé. Ce n’étaient pas des armes physiques à proprement parler mais Will était trop fier pour s’exposer ainsi. Il n’en avait pas honte mais il n’aimait pas.
Enfin, ce n’était pas le moment de se la couler douce. Chin s’était évaporé dans la nature et si Will avait le sentiment que ce n’était rien d’autre qu’un sous-fifre, cachant un poisson bien plus gros, il admettait également la théorie de Branco : il était dangereux. Non seulement ils avaient échoué en beauté mais en plus, ils s’étaient révélés à leur ennemi, ce qui était bien plus grave. Chin savait que Will s’était pris une balle et que Branco était à leurs trousses. Or, cet homme était facilement prévisible : foncer dans le tas et tout dégommer. Ça pouvait marcher et visiblement, s’il était dans l’organisation depuis trois ans, c’est qu’il devait malgré tout être bon.
A eux d’adapter une nouvelle technique, une nouvelle approche. En trois mois d’infiltration, Will n’avait rien eu de concret. Les preuves qu’il comptait accumulées ont été réduites en fumée par son cher et tendre co-équipier, de ce côté-là, c’était fichu.
S’attaquer au 36 ? C’était complètement inconscient, non, suicidaire. Infiltrer un repaire de mafioso de second ordre et incompétents, c’était dans leurs cordes mais le QG de la police judiciaire française ? Même une fois rétabli, les deux hommes n’auraient aucune chance, surtout s’ils devaient travailler ensemble.
Et pourtant, il savait que Branco foncerait tête la première dans ce plan qui n’en était pas un.
- Bah alors, mon cœur, on se lè… veuh… plus ?
Will sursauta tellement qu’il eut l’impression de se déchirer les neufs mètres entortillés de son intestin avant de se prendre un coup de tête douloureux. Des lèvres taquines profitèrent de ce moment de surprise pour se poser sur son front. Branco n’eut même pas le temps de s’éloigner qu’il était pris à la gorge. Will restait toujours aussi rapide.
- Donne-moi une bonne raison de ne pas aller au bout, siffla le jeune homme.
- Comment fais-tu pour être aussi rapide ?
- C’est quoi, ça ? S’exclama Will en voyant un gros sac posé dans l’entrée, bloquant tout accès possible.
- Notre lit d’amour, mon chéri.
- Kitty… Attaque !
A la grande surprise de Branco, la chienne qui passait son temps à dormir et à réclamer des caresses, se mit aussitôt sur ses gardes, les babines retroussées, le poil hérissé, la queue basse et les oreilles repliées. Une vraie chienne de combat, prête à se lancer sur son adversaire, sur un dernier ordre de Will. Même si ce n’était qu’une petite chienne, Branco aurait de sérieux dommages car il savait qu’elle ne lâcherait pas prise tant que le danger ne serait pas passé. Branco ne bougeait pas, ne souhaitant pas envenimer la situation, mais il tenait son flingue à la main droite, prêt à tirer.
- N’oublie pas qui commande ici, rappela Will d’une voix dure et autoritaire. Ne crois pas pouvoir faire tout ce que tu veux sous prétexte que je suis qu’un pauvre gosse à peine capable de lever le doigt. J’ai plus de ressources que ce que tu crois.
- Que tu le veuilles ou non, tu vas devoir me supporter pendant un moment. Crois-moi, j’en ai pas plus envie que toi mais je sais me montrer raisonnable. Grandis un peu.
- Et c’est toi qui me dis ça, soupira Will en se rallongeant doucement.
- En tout cas, tu l’as bien dressée.
- Mh, elle n’obéit qu’à moi. Tu ne croyais quand même pas qu’elle ne servait qu’à réclamer des caresses et à dormir.
- Et ?
- Bah, en fait, c’est à peu près tout ce qu’elle fait, avoua Will dans un petit rire.
- Ah, ah. Bref, comment tu te sens ?
- Ça va mais j’ai quelques formalités à régler. Seulement, je ne sais pas comment m’y prendre. Je peux pas leur balancer que j’ai pris une balle dans le bide. Toujours est-il qu’on doit s’occuper de Chin.
- T’inquiète, c’est fait.
- Oh non… Pourquoi est-ce qu’on m’a fichu un co-équipier pareil. C’est une mise à pied, c’est ça ?! Je te jure que si ma piaule part en fumée, c’est toi qui payes les frais entiers au proprio.
- Bah, j’enterre ton cadavre sous les décombres, ça règlera toute paperasserie.
- J’y crois pas… Je savais que je prenais des risques en intégrant l’organisation mais j’aurai jamais cru que ce serait elle qui me planterait un coup de poignard dans le dos… Qu’est-ce que t’as foutu ?
- Moi, oh, il me restait une ou deux grenades à dégoupiller.
- Pas au 36, quand même ?
- J’ai potassé mon sujet, tu vois. Il se trouve que j’ai découvert la résidence principale de Tom.
- Tom ? C’est qui, ça ?
- En gros, le mec qui t’a envoyé une balle dans le bide. Passons. C’est pas mon genre de me faire voler des plumes sans réagir. Enfin, sur ce coup-là, eux, ça devrait les faire réagir.
- Tu les as attirés ici ? S’horrifia Will.
- Pas exactement. J’ai trouvé quelques papiers intéressants.
- Parce que t’as fouillé la baraque avant de lui mettre la misère ?
Branco leva les yeux au ciel et Will esquissa un sourire vengeur.
- Alors ces papiers ?
- Ben, le mec est mort et la maison a été reprise par quelqu’un d’autre. Mais visiblement, c’était pas leur genre de faire le ménage. Il y a encore plein de vieilles fringues qui traînent au grenier. Et oh, magie, de vieux papiers tout jaunis par le temps. Tu penses que je me suis précipité dessus.
- Tu sais lire ? S’étonna Will.
- Si tu continues à me faire chier, tu te retrouveras avec une deuxième balle dans le bide.
- Oh, ça va, tu te fais plaisir dehors alors que moi, je suis cloué au lit à cause de toi. Je me venge comme je peux.
- Crois-moi, m’occuper de toi, c’est déjà pas une partie de plaisir. Ces papiers ne contenaient rien de moins qu’un bon vieux répertoire traditionnel. Pas le genre de Mac où si tu connais rien en informatique, tu peux à peine l’allumer.
- Il avait noté l’adresse de tous ses contacts ? Il est cinglé, ton pote…
- Bah, c’est un peu codé, malgré tout. Mais avec ton intelligence hors du commun, on devrait pouvoir déchiffrer en un rien de temps.
- Fais voir.
Quand Branco s’assit sur le lit à côté de Will, la chienne grogna. Le premier haussa les sourcils tandis que Will riait franchement avant de se tenir le ventre en grimaçant.
- C’est trop drôle, elle t’a désormais identifié comme une menace et comme elle juge que la distance de sécurité n’est pas respectée, elle est sur ses gardes.
- Ouais, bah, tu vas me la calmer tout de suite si elle veut continuer à sortir et à être nourrie.
- C’est bon, ma douce, la calma Will en la caressant sur le crâne. Sache que son rôle premier est de me protéger. Tant que je ne serai pas au meilleur de ma forme, elle ne laissera pas les étrangers s’approcher de moi.
- Un peu comme si t’étais un de ses petits, quoi. Un petit chiot, c’est mignon ! Pourtant, elle a bien laissé ces cinglés du bistouri entrer dans ta piaule et te triturer le ventre, reprit Branco, plus sérieusement face au regard de Will.
- Elle sait faire la part des choses. Si elle ne m’avait pas réveillé, j’y serai sans doute resté.
- Tu t’en souviens ?
- Je me souviens du moindre détail. Fais-toi opérer dans les mêmes conditions, tu verras que ça s’oublie pas facilement. Le code.
- Ah oui.
Le carnet était noirci de chiffres.
- D’où tu crois que c’est un code ?
- Parce que c’est compréhensible, pour toi ? Moi, quand je vois ça, je pense automatiquement à un code.
- Okay, t’as essayé les trucs habituels ?
- Quels trucs habituels ?
- Remplacer le premier chiffre par la première lettre de l’alphabet, sauter deux lettres à chaque fois ou commencer par la fin.
- Tu crois que j’avais que ça à penser quand je courrais pour sauver ma peau ?
- Visiblement, t’as un problème avec les grenades. Tu m’avais pas dit que la maison était à quelqu’un d’autre ?
- Ouais mais fallait bien que je laisse des preuves de mon passage. Faut que ça les remue, là-haut.
- Ouais, fin, s’ils se sont barrés en Corée, ça va leur faire une belle paire de jambes.
- Mais non, ils sont en train de se planquer en plein cœur de Paris et de profiter de la vue magnifique de la Tour Eiffel. T’as bien vu qu’il était bourré de fric.
- Mh, tu cherches quelque chose de précis, non, dans ce calepin ?
- Deux noms.
Les deux hommes se turent pour étudier en silence sous le regard attentif de Kitty. Mais évidemment, il s’avéra rapidement que la méthode n’allait pas être simple. Au bout de deux minutes, Branco s’arrachait les cheveux. Il sortit une clope et s’allongea sur le lit en laissant Will plongé dans la devinette. Les jeux de réflexion, il aimait ça. Ça pouvait prendre des heures qu’il ne s’en rendait même pas compte. C’était un défi comme un autre.
Il émergea au bout d’une heure après avoir essayé toute sorte de possibilités. Il avait faim. Se lever lui arracha un cri de douleur. Pendant un temps, il avait complètement oublié qu’il venait de se faire recoudre les boyaux. Haletant, il s’adossa contre le mur, en appuyant sur sa blessure pour calmer les pulsations, les larmes aux yeux.
- Et merde…
Branco ne dit rien, attendit que l’orage passât. En un sens, il pouvait comprendre et parfois, il savait se montrer compréhensif. Avec une sœur plus jeune que lui, il avait dû se farcir tous ses problèmes de cœur. C’était une bonne école.
- Tu pourrais me filer une brioche au chocolat ? Demanda Will, en essayant de cacher sa gêne.
- Ouais, bien sûr, affirma-t-il, en soulevant son derrière d’ours.
- Merci, fit Will en grignotant sa brioche.
- Alors ? Tu trouves quelque chose ?
- Non, faut sortir des chemins traditionnels. De toute façon, un code, même si ça sort de nulle part, il suit toujours une logique. Il suffit de trouver laquelle. Après, c’est tout simple. Il faut d’abord avoir une vue d’ensemble pour repérer les refrains.
- Les refrains ?
- Y a toujours des symboles ou des chiffres qui reviennent plus que d’autre dans un code. Ça sert de base. Bien sûr, en général, ce ne sont pas des données essentielles mais ça permet de débuter, d’en saisir la logique.
- Et qu’est-ce que t’en conclus ?
- J’en conclus que ce type est loin d’être logique.
- Brillant.
Will l’ignora et reprit son étude. Branco croyait peut-être qu’on pouvait décoder un carnet d’adresse entièrement noirci en une heure mais c’est lui qui avait abandonné en moins de deux minutes. L’après-midi s’écoula dans une morne atmosphère. Branco ne pouvait même pas ennuyer Will, il était tellement concentré qu’il ne l’avait pas entendu sortir sa chienne. Plongé dans le calepin, il avait sorti un bloc-notes sur lequel il griffonnait à vive allure avant de raturer à chaque fois.
- Fais chier, j’essaye toute sorte d’équations. Même les identités remarquables, les exponentielles ou encore les sinus. Ça marche pas. Ce mec est vraiment tordu.
- C’est toi qui es tordu. Tu fais quoi comme études ?
- STAPS : sport.
- Bah ouais, je croyais que c’était du sport, justement.
- Nan mais les équations et les exponentielles, c’est collège/lycée. De toute façon, le sport ne compte pas des masses. On a environ huit heures de sport par semaine, le reste, c’est de l'anatomie, de la physio, histoire du sport, psycho, sciences de l'éducation, statistique, informatique, français, anglais.
- Je savais pas que qu’il fallait tout ça pour mettre quelqu’un au tapis.
- Le vovinam, c’est pas à la fac que je le pratique. J’ai mon propre club.
- A vingt-trois ans ?
- Contrairement à certains, je profite de ma vie pour construire quelque chose.
- La ferme, petit con, répliqua Branco sévèrement. On ne compare pas ce qui n’est pas comparable. T’as eu la belle vie, à côté de moi.
- Alors attends voir… A dix-huit ans, mon père me met à la porte parce que je suis homosexuel sans oublier de me mettre la branlée. Six ans plus tard, je suis coincé dans neuf mètres carrés avec en prime un gros ours mal léché. Oui, c’est le bonheur suprême.
- T’es expert en vovinam et tu laisses ton père s’en prendre à toi ? Alors qu’en moins de deux secondes, tu m’attrapes à la gorge en tenant ma carotide ?
- C’était pas la même situation. Ton code à la noix, il va pas me résister bien longtemps. Ça tombe bien, j’avais peur de m’ennuyer. J’y passerai le mois s’il le faut mais j’y arriverai.
- Tu fais peur, des fois.
Branco s’endormit vers minuit alors que Will était toujours dessus, en râlant, marmonnant et grognant. Visiblement, c’était un langage universel. Dans cet état d’excitation, il en oubliait le sommeil et ses neurones fonctionnaient à plein régime. « ça se trouve, j’ai tout faux depuis le début ». Kitty, fidèle au poste, ne manqua pas de passer sa tête sous la main de son maître, bien placée pour récupérer une ou deux caresses au passage.
- Putain, j’y crois pas, marmonna-t-il à nouveau vers quatre heures du matin.
- Ce mec est fou, réitéra-t-il deux heures plus tard.
Quand Branco se réveilla à midi, Will grattait comme un forcené sur son bloc-notes.
- Alors ?
- Ton pote, il était polyglotte.
- Ah ouais ? Parce que toi aussi ?
- Nan, je galère depuis des heures sur le net pour trouver la traduction de l’alphabet russe. C’est trop compliqué.
- Tu fais quoi, là ?
- Je chatte avec une Russe qui parle français. Elle m’aide à décrypter mais elle croit que je fais une thèse en psychologie. Je l’ai draguée en à peine une heure.
- Le net est effrayant et toi aussi. Comment t’as su ?
- Me déconcentre pas, s’il te plait. Tu vois ce qu’il reste à trouver ?
D’un seul regard, Branco se douta qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il se passa de commentaire et saisit la laisse de la chienne pour la promenade matinale. Will habitait dans un quartier très sympa, à deux pas d’un parc immense, en plus de tout ce qu’il y avait autour. Un de ces quatre, il irait bien à Aqua Boulevard pour noyer Will dans le grand bassin. En tout cas, respirer l’air frais du matin lui faisait du bien. Il faisait un froid de canard en plein mois de décembre mais les gens n’osaient pas sortir et ça lui évitait de regarder devant lui pour ne pas leur rentrer dedans.
Exploser la maison la veille lui avait fait du bien, il avait l’impression de tourner en rond dans une cage sans pouvoir se défouler. Le petit gars se passionnait pour un rébus à la con mais en ce moment, sa routine se résumait à sortir le chien et veillé le gosse pendant son sommeil. Même si, cette nuit, c’est lui qui s’était endormi. Remarque, ça pourrait être une bonne idée : donner une devinette au gamin pour qu’il s’escrime dessus et le laisser dormir.
Quand il rentra, le gamin en était au japonais. Will mit près d’une semaine à déchiffrer entièrement le calepin. Il était exténué. Un soir, en rentrant du boulot, Branco le trouva enfin endormi. A n’en pas douter, il en avait au moins pour quarante-huit heures de tranquillité. A côté de lui, deux calepins : le premier était l’originel, le second tel que Will l’avait traduit. Un troisième était tombé par terre complètement noirci. De nombreuses boulettes de papier étaient jetées pêle-mêle, victime de l’agacement du jeune homme. Ce dernier se reposait la bouche ouverte, la tête en arrière contre le mur. Kitty le couva jalousement.
Il leva les mains pour montrer qu’il n’avait pas d’intention hostile et rabattit même la couverture sur le cou du jeune homme pour le protéger du froid. Il prit la peine de le regarder : il était bien pâle et ce n’était pas avec le temps qu’il faisait qu’il reprendrait des couleurs.
Ensuite, Branco se saisit de la traduction et feuilleta fébrilement le calepin aux noms qu’il voulait. L’organisation n’était pas capable de procurer ce genre d’information. Lorsqu’un dossier était confié à un agent, ce dernier devait le traiter de A à Z, et cela prenait du temps. Quand il trouva ce qu’il cherchait, il avait à peine reposé le carnet qu’il était déjà parti, fermant la porte à moitié.
Will se réveilla, la tête dans le coltard. Il avisa le carnet.
- A lui seul, il déclencherait une troisième guerre mondiale.
Il se rendormit.
Il fut réveillé en fin de journée par un message sur son téléphone. Il regretta de lui en avoir donné le numéro. « Fais tes valises et attends-moi en bas. Fais gaffe aux grenades ».
***
Je publie tant que j’y pense ! ça m’a fait du bien de relire ce petit chapitre, il se passe pas grand-chose mais on creuse un peu plus les personnages. Cela dit, n’est qu’un interlude comme la fin le laisse supposer, hé hé !
Bonne lecture !
















